La guerre des boutons

À la fin des années 1970, la technologie des tuners est en pleine mutation avec l’apparition de  la synthèse numérique des fréquences en remplacement des bons vieux condensateurs variables actionnés par des ficelles et des poulies. Avec elle arrive la multiplication des possibilités : affichage numérique de la fréquence, présélection des stations… Parallèlement, les diffuseurs ont des projets pour faire de la radio la source haute-fidélité prédominante : quadriphonie (peu pratique à mettre en œuvre sur vinyle),  encodage Dolby pour améliorer le haut du spectre…  Aucun de ces projets n’aboutira et le développement de la technologie FM s’orientera plutôt vers l’usage automobile et la promotion du système RDS.

Studer/Revox, fournisseur majeur de magnétophones et de consoles du monde professionnel, dont des radiodiffuseurs, se doit d’être à la pointe du marché du tuner. Après s’être fait la main sur le A76, Marcel Siegenthaler, un proche de Willy Studer (1), passe à la vitesse supérieure avec le préampli-tuner A720 et son fameux afficheur numérique à lampes Nixie. Puis sort le véritable tuner de référence de Revox, le B760, Studer A176 en version pro (2).
Le B760 a les pieds dans plusieurs mondes : l’ « über » construction  des années 70, les possibilités qui ne seront jamais utiles – accord par pas de 25kHz, Dolby – et technologie des années 80 pas encore totalement aboutie.  Par exemple, les circuits de mémorisation des stations demandent trois piles AA qui s’usent rapidement.  Il faut dire qu’en contrepartie de cette consomation, cette mémorisation permet de commander la position d’un rotor d’antenne, ce qui n’est pas commun.  On dispose de 15 présélections, plus que de besoin pour les trois ou quatre stations de la bande FM française de l’époque. Et toujours largement suffisant de nos jours au vu la qualité moyenne de cette même bande FM pourtant devenue beaucoup plus encombrée. Le résultat est que le  B760 comporte un nombre de d’interrupteurs,  potentiomètres, vu-mètres et lampes-témoins rarement vu sur une simple radio monobande. Certains sont même cachés derrière une trappe. L’intérieur et à l’image de l’extérieur, plein comme un œuf.

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Il y a du monde à l’intérieur mais tout ou presque est protégé par un blindage.

Mais, en accord avec la règle n°2,  l’audiophile veille et préfère toujours la simplicité et le bon vieux condensateur variable. Accuphase, Magnum Dynalab continuent  à faire de bon vieux tuners à l’ancienne. En Angleterre, Naim Audio,  promoteur d’une forme minimaliste d’onde droite (!?) avec du gain, propose bientôt deux tuners pour les audiophiles. Le NAT01 (alimentation séparée) et le NAT02 (alimentation intégrée). Ces deux modèles représentent dans les années 80 et 90 une sorte de rêve pour l’audiophile, rêve à peine plus accessible que le tuner Sequera qui est lui presque mythique tant il est rare. Ergonomiquement, on est à l’opposé du Revox. Le seul réglage autorisé est celui de la fréquence d’accord, par un gros bouton rond assez spongieux qui contrôle une tête FM  à diode variacap. Sur le NAT02, l’interrupteur marche/arrêt est même reporté à l’arrière ce qui fait tendre le rapport prix/bouton vers l’infini et les aspects pratiques vers zéro (3). L’intérieur du NAT02 est à l’image de l’extérieur quand on le compare au B760 : simple, sobre et beaucoup plus vide.

Les entrailles du Naim.

Les entrailles du Naim.

Mais qu’importe la technique pourvu qu’on ait l’ivresse du (bon) son. Comment se comparent ces deux tuners qui représentent chacun des extrêmes dans leur genre? Ou pour le dire autrement, il y a t’il un inconvénient audible aux multiples possibilités d’un B760 apte à capter les émetteurs les plus variés face au Naim qu’on préférera calé sur l’unique fréquence d’un émetteur pas trop éloigné? C’est ce que vous propose aujourd’hui Tryphonblog. Et plutôt qu’un long discours dans le meilleur style des revues audiophiles à base de bande passante subjective, résolution des micro-informations et autre profondeur de l’image tridimensionnelle, nous vous proposons d’écouter directement ces deux tuners.

Malgré les apparences ces deux appareils servent les mêmes fonctions.

Malgré les apparences ces deux appareils servent exactement les mêmes fonctions.

Les sorties des deux appareils ont été enregistrées simultanément sur un enregistreur huit voies en 24bits/96kHz. Bien entendu, on a pris garde à ce que le signal d’antenne soit identique. Dans le cas du Revox, on a utilisé la sortie fixe (il n’y en a évidemment pas d’autre sur le Naim). Les niveaux d’enregistrement ont été égalisés au mieux puis ajustés parfaitement en numérique.

Mais pourquoi utiliser un enregistreur huit voies ? C’est que nous avons profité de cette séance comparative pour ajouter un troisième protagoniste récemment issu des caves de Moulinsart : le Pioneer TX-9500 II, haut de gamme de Pioneer en 1977. Contemporain du Revox, il représente le classicisme des tuners vintages : gros bouton d’accord qui entraîne par un système complexe de poulie et de ficelle  à la fois le condensateur variable et l’index qui se déplace sur une large échelle horizontale. Mais contrairement au Naim, le Pioneer ne renie pas la panoplie de réglages qui permettent d’écouter au mieux des émetteurs lointains ou de fréquences trop proches. Nous aurions éventuellement pu extraire de la cave d’autres tuners intéressants, par exemple un Revox A76, Yamaha T-2 ou Technics ST-9030, pour ce comparatif. Mais nous avons préféré limiter à trois appareils pour garantir un signal d’antenne identique et de bonne qualité. Par ailleurs, Nestor, tout occupé à nettoyer le salon des cadavres de bouteilles après la dernière séance d’écoute comparative, n’était pas disponible pour nettoyer toutes ces vieilleries.

Du (beau) monde au labo.

Du (beau) monde au labo.

La technique du test

Pour réaliser ce test, nous avons utilisé un enregistreur Tascam HS-8. Il s’agit d’un enregistreur huit voies sur carte compact flash. Le marché pour ce type de machine est devenu assez étroit. En effet alimenté sur secteur, le HS-8 n’est pas réellement un enregistreur portable malgré son encombrement et son poids réduit. Mais, en studio, ses possibilités sont très limitées par rapport à une station type pyramix ou protools. Reste un point fort du Tascam par rapport à ces solutions informatiques : son ergonomie et sa sureté d’utilisation. Face aux nombreuses avanies et instabilités dans l’utilisation d’un ordinateur, le HS-8 propose une utilisation simple, agréable et surtout sécurisante, à l’image de son interrupteur d’alimentation protégé par une petite trappe afin d’éviter toute fausse manœuvre. Sans avoir le charme des machines à bandes, les grosses touches lumineuses dans le plus pur style Teac/Tascam permettent de retrouver dans le HS-8 une partie de l’agrément de l’utilisation d’un magnétophone.

Pendant les écoutes préliminaires, on remarque immédiatement que des trois, le Naim est celui qui est le plus exigeant sur le signal d’antenne. À la moindre faiblesse de celui-ci, le décodeur stéréo se rappelle à vous par un léger souffle. Si le signal se dégrade trop, le NAT gère automatiquement un basculement en mono. Mais en l’absence de tout réglage, il faudra quelquefois supporter un souffle assez audible. Dans une moindre mesure le TX-9500II est également plus bruyant que le Revox sur les signaux faibles mais le Pioneer offre au moins quelques possibilités pour limiter le problème en fonction des émetteurs. Le B760 est lui totalement imperturbable et demeure silencieux dans la plupart des cas.

Nous vous proposons ci-dessous des extraits d’émissions de France Musique et de FIP provenant de chacun des trois appareils. N’hésitez pas à nous faire part en commentaire de  vos impressions d’écoutes.

Revox Naim Pioneer
France Musique extrait 3

Pour aller plus loin : le site Tuner Information Center est bien entendu une mine d’information sur les tuners, avec une inclination plus particulière vers les modèles de l’âge d’or de la hifi, c’est à dire la décennie 70. Au regard de la production actuelle qui en dehors peut-être d’Accuphase et de Magnum Dynalab est totalement anecdotique, on ne saurait reprocher ce choix.

(1) Marcel Siegenthaler écrivit la nécrologie de Willy Studer dans le journal de l’AES.

(2) Les différences sont minces entre les deux modèles, le Studer est rackable et dispose de sortie XLR.

(3) Quad est allé encore plus loin avec le FM3 puisque ce dernier se passe même de l’interrupteur!

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