Bertagni et les picaros : Tryphon tombe dans le panneau

Les panneaux Bertagni sont-ils si mauvais ?

On se souvient qu’au début des années 1970, je me rendis en Amérique du Sud avec quelques amis. Ce voyage fut conté sur un mode un peu romanesque par notre biographe officiel Georges Rémi (1). Il y explique comment Archibald et moi-même tombons dans le panneau du piège tendu par le général Tapioca. C’est vrai de plus d’une manière et c’est ce que nous allons voir ici. En effet, ce que ne raconte pas Hergé, c’est qu’en l’absence de vol direct entre Bruxelles et Las Dopicos, nous fîmes escale à Buenos Aires. J’en profitai pour rendre visite à un de mes vieux amis le Dr José Bertagni, spécialiste reconnu de génie électrique à l’université de Buenos Aires. Également passionné de hifi, nous passâmes une  longue soirée à parler de notre sujet favori, tout en buvant du Fernet.

Hélas, la situation politique n’étant guère plus stable en Argentine qu’au San Theodoros, Bertagni dû s’exiler quelques  mois plus tard pour fuir la répression  contre les intellectuels des sbires de José López Rega (2). C’est en Californie à Costa Mesa que Bertagni s’installa avec sa famille, où, ne pouvant enseigner il créa en 1975 une entreprise dans le domaine de l’audio, Bertagni Electroacoustic Systems (BES).

Quelques mois plus tard, en souvenir de nos conversations buenos-airiennes, José Bertagni m’envoya quelques exemples de sa production. Ce sont ces panneaux BES que nous avons récemment retrouvés dans la cave.

Aujourd’hui, le nom de Bertagni n’évoque plus grand-chose pour les européens et on pourrait croire que la marque Bertagni Electroacoustic Systems ne fut qu’une entreprise audio éphémère comme il y en eu tant. Rien n’est plus faux. Vite rejoint par ses deux fils, Alex et Eduardo, José Bertagni propose une gamme d’enceintes assez appréciées des critiques. Dans les années 80 l’entreprise est immodestement renommée en Bertagni Electronic Sound Transducers (BEST ! ). Elle se spécialise peu à peu dans le marché des haut-parleurs intégrés. Après le décès de son fondateur en 1992, l’entreprise change une nouvelle fois de nom pour devenir Sound Advance Systems. En 2005, l’entreprise est rachetée par Sonance, une division de Dana Innovations. Peu connu du grand public, Sonance est un acteur important dans le domaine de l’intégration des haut-parleurs. Après une histoire aussi mouvementée, on pourrait croire qu’il n’y plus aucun rapport entre les produits Sonance et les premières enceintes Bertagni. Mais on retrouve cette filiation avec Alex Bertagni, travaillant toujours chez Sonance et avec l’enceinte Sonance IS4 C qui ressemble beaucoup aux premiers diffuseurs Bertagni.

Mais à quoi ressemblent donc ces « fameuses » enceintes BES ? À la suite de Yamaha et de ses fameuses NS-250, Bertagni est un défenseur des panneaux diffusants. On est assez proche de ce que fera par la suite la société NXT. Espérons que les résultats auditifs seront meilleurs que nos expériences récentes en la matière!

Dans le cas des haut-parleurs BES, la membrane vibrante est une large surface de polystyrène fixée à sa périphérie sur un cadre en aluminium. Cette planche a une structure complexe à épaisseur variable, veinée de canaux et de trous remplis d’une sorte de cire. Le coût des moules devant être assez élevé, une bonne partie de la gamme reprend le même panneau, dans des utilisations diverses.

On trouve dans la gamme :

  • La U50 le plus petit modèle
  • La U60, une enceinte deux voies de 45 x 60cm. Sur ce modèle, le large panneau est excité en son centre par un moteur électrodynamique. Un des coins fait office de tweeter avec son propre excitateur.
  • La D60 est une U60 un peu plus luxueuse. Elle abrite en sus un super-tweeter piézo-électrique à cône. Le support en U légèrement plus haut abrite un correcteur de tonalité à sa base.
  • La U75 un modèle qui combine un petit et un grand panneau
  • Le haut de gamme D120 est en fait une D60 posé sur une U60 dépourvue de son tweeter.

La gamme Bertagni en 1976 (photo du web)

La surface diffusante est une plaque de polystyrène qui représente toute la surface de l’enceinte. Cette plaque est solidaire du cadre qui est en aluminium extrudé. En face avant, une couche de mousse acoustique est directement collée sur le polystyrène par de la colle néoprène. La face arrière, elle aussi recouverte de mousse, est partiellement obstruée par une plaque d’aggloméré. Cette obturation affecte en particulier les coins, qui étant solidaires du cadre sont de toute façon peu émetteurs, sauf pour celui qui fait office de tweeter. On est donc face à un dipôle pour les fréquences basses et médium.

Sur cette photo en contre-jour on voit le travail sur les épaisseurs de polystyrène. Le trou en bas à droite est prédécoupé pour le tweeter piezo des D60 et D120.

L’atmosphère humide de la cave n’a pas fait de cadeaux aux Bertagni. Leur apparence est pitoyable. Les pieds en aggloméré ne sont plus agglomérés du tout et on se retrouve avec une poussière de bois. La mousse acoustique qui recouvre les deux faces des enceintes a suivi le même chemin et l’aluminium brossé qui encadre les enceintes est fort piqué.

Les BES ont mal vieilli, en particulier les pieds en agglo ne sont que poussières

De cette débâcle, nous ne sauverons, sous réserve d’examen plus approfondi, que deux U60 et deux D60. Les U60 sont a priori en meilleur état et ce sont celles que nous allons restaurer en priorité. Nous réserverons les deux D60 dont les cadres sont vraiment en mauvaise condition esthétique, à une évolution ultérieure, pourquoi pas pour reconstituer un paire de D120.

Une des D60 bien décrépie. On distingue en bas à gauche la membrane du tweeter piézo.

Dans un premier temps, on constate que les quatre transducteurs (deux par panneaux) sont fonctionnels (c’est aussi le cas pour les six des D60). On procède donc à un nettoyage complet en faisant très attention en décollant la mousse du polystyrène pour ne pas abimer ce dernier. Le filtre de cette enceinte deux voies est simplissime, un simple condensateur en série de la cellule HF réalise un passe-haut de premier ordre.
Le problème avec ces enceintes Bertagni, c’est que la mise au point a été totalement empirique. On le voit au travail sur les épaisseurs des panneaux de polystyrène mais cela concerne aussi le couplage entre le moteur électrodynamique et le panneau ainsi que celui entre le panneau et son cadre. Hors, si le polystyrène est un matériau relativement inerte dont les propriétés mécaniques évoluent peu, on peut se poser des questions sur les adhésifs utilisés pour les couplages. En l’absence de données sur ces colles, on laissera les choses telles qu’elles sont mais on n’aura pas la garantie de retrouver les performances d’origine. On vérifiera cependant que les excitateurs restent parfaitement solidaires des panneaux.

Après nettoyage et avant recollage de nouvelles mousses

Pas mesure d’économie pour les essais initiaux, on refera les pieds en medium aux cotes initiales, sans effort particulier sur la finition.

C’est dans la bibliothèque de Moulinsart que nous allons procéder aux écoutes des BES U60. Nous allons rapidement être confronté à un léger problème : nos pièces, notre équipement et nos procédures ne sont guère adaptés pour mesurer et positionner au mieux des dipôles. C’est donc avec une légère approximation que nous allons poursuivre cet essai. Autre point à noter : on constate une nette amélioration de l’écoute passées les premières heures d’utilisation. Nous n’avons pas d’explication objective aussi mettrons nous cela sur les fameuses colles qui auront pu perdre de leur souplesse après de longues années d’inutilisation.

En premier lieu, on constatera que parmi tous… les haut-parleurs « bizarres » que nous avons eu l’occasion d’essayer (SoundPax, Redheko, Supravox…), les BES sont les moins mauvais. Ils seraient même plutôt agréables à écouter (attention agréable ne veut pas dire fidèle). Ils supportent en tous cas bien mieux les messages complexes pour lesquels les haut-parleurs médiocres sont vite dépassés. La bande passante subjective est raisonnablement étendue. Comme diraient nos chroniqueurs favoris, il n’y a pas de son de boîte, ce que nous traduirons par une certaine sécheresse du son. Les timbres sont un peu particuliers. Pas de problème pour les cordes pincées, frottées et pour les vents, au contraire des cuivres qui sont un peu étranges

Les BES U60 prêtes pour les essais.

En fait, le principal défaut qui immédiatement saute aux oreilles tient probablement à la dimension réduite de ces panneaux : la perspective sonore semble s’étaler devant vous sur le sol comme une flaque, un peu comme si on était au troisième balcon de la salle de concert. Une tentative en positionnant les U60 sur des pieds pour qu’ils soient à hauteur des oreilles améliore quelque peu la reproduction. Non que la perspective sonore s’étende verticalement mais elle est maintenant à une hauteur plus naturelle.

La courbe de réponse est assez étendue bien qu’irrégulière. La courbe bleu est dans l’axe à un mètre. La courbe noire montre l’apport de la partie tweeter du panneau par une mesure face à cette zone.

Tout cela est encourageant et nous allons continuer nos essais. Ayant des doutes sur ce que peut apporter le super-tweeter des D60 positionné à 15cm du sol, nous allons directement nous lancer dans une copie de D120 en  superposant les D60 aux U60. C’est ce que nous verrons dans un prochain épisode.

(1) Voir Tintin et les Picaros aux éditions Casterman.
(2) Aucun rapport avec les tourne-disques du même nom mais plutôt avec le Triple A qui lui même n’a rien à voir avec les enceintes 3A.

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