Faites de la musique : Teac entre en (quatre) pistes.

En ces temps où n’importe quel adolescent boutonneux peut se créer un home studio en deux coups d’ordinateur et de logiciels libres, il faut se souvenir qu’à une époque pas si lointaine, tout cela était beaucoup plus compliqué.

Conflit de génération

Alors qu’au début des années 60 l’enregistreur de studio est une machine à deux ou trois pistes, deux inventions majeures vont permettre tout au long de la décennie d’augmenter progressivement ce nombre de pistes. D’abord la transistorisation des électroniques rend celles-ci plus compactes et plus silencieuses. Puis l’invention par Ray Dolby du système de réduction de bruit Dolby A permet d’utiliser des pistes magnétiques moins larges tout en préservant le rapport signal sur bruit. Sous l’impulsion d’Ampex et de 3M, les magnétophones de studio passent ainsi à huit puis seize pistes vers la fin de la décennie. Profitant de ces avancées technologiques, les productions de studio deviennent de plus en plus sophistiquées avec des  musiciens et des producteurs comme Brian Wilson, George Martin, Alan Parsons….
Parallèlement, l’enregistrement magnétique se développe largement chez les amateurs. Mais qu’ils soient affichés à deux ou à quatre pistes, ceux-ci ne sont jamais que des magnétophones stéréo n’offrant que deux canaux. Bien sûr, il est toujours possible pour les jeunes musiciens de réaliser des maquettes avec ces engins, par exemple en faisant du re-recording, mais cela reste compliqué et la qualité se dégrade rapidement avec les générations successives. On pourra d’ailleurs se faire une bonne idée de ce que donne une maquette réalisée sur un Revox A77 dans ces conditions en écoutant la version de « I Talk to the Wind » publiée sur la compilation A Young Person Guide to King Crimson de King Crimson (évidemment).

Au début des années 70, la quadriphonie est le nouvel eldorado des fabriquants de matériel et on voit apparaître des magnétophones véritablement quatre pistes sur le marché amateur. Ces magnétophones ne sont toujours pas des multipistes au sens studio du terme mais permettent déjà plus de choses. Parmi les leaders japonais de l’enregistrement magnétique, la firme Teac propose les machines quadriphoniques 2340 et 3340, la différence entre ces machines se situant sur la taille des bobines et la vitesse de défilement.

Ces magnétophones vont rapidement évoluer en version 3340s (et son petit frères 2340s) après quelques modifications, notamment celle du système de commande de défilement. Mais qu’est-ce qui rend ces machines, initialement destinées à la quadriphonie comme le montre la dénomination des canaux en « front » et « rear », aptes au home-studio? Rien du tout, ou si peu, un simple petit interrupteur. Cet interrupteur enclenche la fonction que Teac appelle simul-sync. Le simul-sync a pour effet de faire lire la bande magnétique par la tête d’enregistrement. Ce n’est pas idéal pour la qualité d’écoute puisqu’on sait que les largeurs d’entrefer optimales ne sont pas les mêmes pour l’enregistrement et la lecture. Mais cela permet d’enregistrer sur une piste de manière synchrone avec une autre piste en écoute. Pour ceux qui ont perdu l’habitude d’utiliser des magnétophones, on rappellera qu’il n’est pas possible d’enregistrer une nouvelle piste en se basant sur l’écoute d’une piste déjà enregistrée sans introduire un décalage temporel dû à l’espacement des têtes d’enregistrement et de lecture et à la vitesse de défilement de la bande. Avec le simul-sync, il est possible d’enregistrer d’abord certains instruments (traditionnellement la rythmique) puis d’enregistrer les pistes complémentaires en se basant sur l’écoute de la ou des pistes déjà enregistrées.
Mais le 3340s ne se résume pas à cette fonction certes indispensable. C’est aussi une bonne grosse bête dotée de tout ce qu’il faut pour faire un bon magnétophone. L’électronique est de bon niveau et si on n’a pas besoin d’alimentation fantôme on pourra tout à fait faire confiance aux préamplificateurs micro. On déplorera quand même une ergonomie… en fait, il n’y a pas d’ergonomie du tout. Les commandes d’enregistrement par exemple sont dispersées un peu partout sur la façade, en bas à droite (armement de l’enregistrement pour chacune des pistes), le milieu (les vu-mètres et les commandes de monitoring), la gauche (les niveaux) et le capot des têtes (commande simul-sync du choix de la tête de lecture). Il y a deux sorties casque, voies avant et voies arrière. Pratique pour ceux qui ont quatre oreilles (1). Pour les autres on préférera le 3340 sans s qui propose sur son unique sortie casque l’avant, l’arrière ou un mix.

Il faut penser à tout ça avant de commencer à enregistrer.

Pour compléter le 3340s, Teac proposera différents accessoires très désirables pour le home studio comme par exemple l’unité de réduction de bruit AN-300 (quatre voies en Dolby B) et la table de mixage 2A (six entrées, quatre sorties) et bien entendu une télécommande filaire la RC-120.

Par contraste avec la face avant où les commandes sont éparpillées, la construction interne du 3340s est fort bien organisée pour une maintenance aisée. Sous le capot supérieur, on trouve toute la partie mécanique. Sous le capot du bas, on a toute l’électronique.  Quatre cartes (bias, enregistrement et deux cartes pour la lecture) sont disposées sur un rack pour gérer une paire de canaux. Et le rack des canaux arrière est monté sur charnières pour un accès facile aux canaux avant. Sans avoir l’aura d’un Revox (mais avec la fiabilité en plus), ni la sophistication des gros Sony,  le Teac est construit pour ce qu’il doit être : un excellent outil pour l’enregistrement.

Bien que publié dans la rubrique ‘la cave », c’est du home studio (nous devrions plutôt dire « castel » studio, s’agissant de Moulinsart) que provient le 3340s que nous vous présentons. Malgré ses nombreuses années de service, il est toujours fidèle au poste. On en appréciera la qualité d’enregistrement en écoutant les fameux disques pirates de la Castafiore Musique au Château et surtout le célèbre Songs for a fisherman (2).

Le 3340s évoluera (un peu) en 3440. On s’éloigne de la référence à la quadriphonie (vu-mètres en carré avec une séparation « front » et « rear » ) avec une présentation en ligne des quatre canaux regroupant les commandes d’enregistrement ce qui règle les petits problèmes d’ergonomie mentionnés plus haut.
Bien que visant le marché semi-professionnel, on ne peut pas dire que le Teac 3340s ait vraiment été perçu comme tel. On pourrait d’ailleurs en dire autant du superbe magnétocassette A-860.

Le 3440 propose surtout une meilleure organisation des commandes.

Pour faire valoir une image plus professionnelle, Teac développera la marque Tascam (Teac Audio System Corporation AMerica) qui visera plus spécifiquement la production de musique, semi ou totalement professionnelle.
Reste que la démocratisation de l’enregistrement auprès des groupes amateurs ne sera pas totale avec le 3340s. Vendu plus de 8000 frs en 1977 cela reste hors de portée de la plupart des musiciens amateurs.
L’étape suivante de cette démocratisation, avant la révolution des DAW, sera lancée elle aussi par Teac/Tascam. Elle prend la forme en 1980 d’un enregistreur à cassette quatre pistes, premier d’une longue lignée, le célèbre portastudio 144. Mais cela est une autre histoire (3).

(1) Á défaut d’une greffe, on peut aussi essayer de trouver un casque quadriphonique des années 70. Ce n’est pas commun, ni très pratique vu la taille des engins

(2) On laissera aux plus perspicaces d’entre vous de deviner à qui est dédicacée cette œuvre. Pour la petite histoire, il ne s’agit pas vraiment d’enregistrements « pirates », mais d’un moyen trouvé par l’espiègle Tintin pour ne pas froisser la maison de disque de Bianca. Si on ne trouve pas ces enregistrements, on se rabattra sur l’album live de Townes Van Zandt Live at the Old Quarter, Houston, Texas enregistré en 1973 avec un 3340.

3) Pour évaluer ce qu’on peut faire avec un portastudio 144, on pourra écouter Nebraska de Bruce Springsteen. Sortie en 1982, c’est un album d’un jeune artiste débutant dont le précédent album The River ne s’était vendu qu’à quelques millions d’exemplaire.

 

Une réflexion sur “Faites de la musique : Teac entre en (quatre) pistes.

  1. Ça a l’air bien cette machine, mais du coup, ça se connecte en Bluetooth avec mon iMac ou ça publie directement sur soundcloud ? J’ai connu une machine qui ressemblait bien dans le salon de mes parents, peut être est-elle partie dans les réserves de Moulinsart…

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