The Moustache Goes Pink

À la recherche de la platine moustachue – 2ème partie.

Depuis la parution de la première partie de cet article, nous avons bien senti à Tryphonblog, la pression des lecteurs que l’insoutenable suspens taraude : Quelle est la platine tourne-disque britannique la plus emblématique, la plus originale, la plus performante, la plus copiée ?

Les meilleures choses ont une fin, les thrillers les plus palpitants doivent avoir une conclusion. Nous y voilà.

Platine suspendue en trois points, monomoteur, transmission par courroie, nos trois finalistes utilisent la même technologie. Mais chacune en fait une interprétation originale.

Transcriptor Hydraulic Reference

Transcriptor Hydraulic Reference

À partir de la fin des années 60 et pendant les années 70, la société d’ingénierie et de mécanique de John Michell se voit confier plusieurs projets importants dont la réalisation de maquettes et de modèles réduits pour des films de science-fiction (1) dont, excusez du peu, 2001 Odyssée de l’Espace et Star Wars. À la même époque J.A. Michell Engeniering fabrique également une des platines au design emblématique des années 70, la Transcriptor Hydraulic Reference. On n’est donc pas étonné qu’avec de telles sources d’inspiration, la platine la plus célèbre de Michell, la Gyrodeck, soit une icône du « Space Age design ».  On a bien du mal à voir la fille d’une Acoustic Research et d’une Thorens quand on regarde une Michell. Toute d’altugass et d’aluminium, la Michell est à la platine ce que la montre squelette est à l’horlogerie. Sur la base transparente, rien n’est caché de la contre platine, de la suspension, du support de bras et du moteur, qui entraîne le plateau d’aluminium par une courroie externe. Et la touche finale, la cerise sur le gâteau, the icing on the cake : pour augmenter l’inertie du plateau d’aluminium, des masselottes dorées sont  suspendues à sa périphérie. Spectacle hypnotique garanti à l’utilisation, à tel point que les Beatles, fans de hifi britannique, feront même une chanson en son hommage : « Michell ma belle ».  Sans doute pas assez innovante pour mériter une moustache, la Michell Gyrodeck peut au moins se targuer d’avoir inspiré l’esthétique de nombre de platines ultra haut de gamme actuelles plus ou moins folkloriques.

J.A. Michell Gyrodeck

J.A. Michell Gyrodeck

Ainsi, la sous-traitance est bien pratique pour acquérir des compétences dans un nouveau domaine sans supporter des coûts de R&D. Comme Michell, c’est par ce biais que va commencer le principal acteur de la platine britannique de ces dernières décennies : Linn Products.

Après des études (inachevées) de mécanique à Université de Strathclyde, le jeune Ivor Tiefenbrun commence à travailler dans l’entreprise familiale Castle Precision Engineering. En cette fin des années 60, Castle Precision Engineering fabrique pour le compte d’Ariston le tourne-disque RD11. À la question de savoir qui d’Ariston ou de Tiefenbrun a le plus influencé le dessin de la LP12, la réponse est simple : c’est Thorens car le dessin de la RD11 est très largement repris de la TD150 (2).

On peut jouer au bonneteau : où est la LP12 ?

TD150, RD11, LP12. On peut jouer au bonneteau : où est la LP12 ?

Alors qu’Ariston change de sous-traitant, Ivor va continuer la production de la platine sous la marque Linn, du nom d’un parc de Glasgow proche du lieu de production.

Esthétiquement, l’objet est simple et de bon goût. C’est l’archétype du tourne-disque comme un enfant le dessinerait si on lui demandait  (et si un enfant du 21e siècle savait ce qu’est un tourne-disque !). Ce dessin n’évoluera pas pour les 43 ans qui suivent.

Mais la véritable innovation d’lvor Tiefenbrun est marketing. Il affirme, contrairement à l’opinion généralement répandue à cette époque, que tous les tourne-disques ne sonnent pas pareil. Et de fait, Linn qui entre temps est devenu l’importateur des bras Grace et des cellules Supex, est capable de proposer aux auditoriums un ensemble qui n’a aucun mal à surclasser auditivement les platines concurrentes.

Un dessin simple qui serait presque banal sans les nervures caractéristiques sur la plinthe.

Un dessin simple qui serait presque banal sans les nervures caractéristiques sur la plinthe.

L’autre coup de génie sera de faire évoluer le produit et de rendre les différentes améliorations adaptables sur les LP12 plus anciennes (et sur les Ariston RD11!). Ces améliorations porteront sur l’alimentation du moteur avec les alimentations interne Valhalla, puis externe Lingo, la contre platine, le support Trampoline… Sous le prétexte de rendre l’investissement pérenne, cela permet surtout d’entretenir avec son vendeur des relations suivies, et rémunératrices pour ce dernier. D’autant plus qu’un certain mystère est entretenu autours des procédures de mise en œuvre et de réglage, soi disant hors de portée du client final.

Enfin Linn saura faire évoluer le concept et passer d’un simple fabricant de platines nues à l’époque où l’amateur aime à choisir son bras et sa cellule à celui de vendeur de solutions intégrées plus adaptées au consommateur habitué au lecteur CD.  Des bras, des cellules et des étages phono seront ajoutés à la gamme et finiront par être intégrés sous forme de package créant une gamme complète de platines.

Mais être doué pour la copie et le marketing justifie-t-il une moustache ? Probablement pas. Alors qui ?

Ceux qui auront procédé par élimination l’aurons deviné, c’est la Pink Triangle qui portera la moustache et pas une moustache à la Freddie Mercury, une moustache de Pleksy-Gladz.

Comment cette platine d’une marque presque oubliée peut-elle supplanter les deux poids lourds que sont Linn et Michell  en production depuis quarante ans ?

Par sa technique d’abord. La Pink Triangle n’est pas seulement une platine originale, elle est à la pointe du modernisme et a su inspirer ses concurrentes.

Commençons par les parties les moins visibles. Afin de minimiser les contraintes sur le palier de l’axe, celui-ci est situé très exactement au niveau du centre de gravité du plateau. Pour la contre platine, la Pink Triangle fait appel à un matériau aussi léger que rigide : l’aerolam. Inerte, léger et rigide, ce sandwich d’aluminium est parfait pour l’usage. À la même époque Celestion utilisera également l’aerolam pour le coffret d’une des enceintes les plus emblématiques des années 80, la SL600.

pink_triangle_pt1_turntableAutre grande innovation de Pink Triangle pour les platines audiophiles à courroie, le moteur à courant continu. Ce dernier fut longtemps décrié au profit de moteur synchrone dont la principale qualité est d’être moins cher pour les fabricants de platine. Le développement de l’électronique de pilotage a rendu le moteur à courant continu plus performant et plus discret. Ironie de l’histoire, alors que Pink Triangle a depuis longtemps disparu, Linn adoptera – enfin – le moteur à courant continu sur la LP12 en 2009 (3).

Le capot en plexi rose ajoute la touche finale.

Le capot en plexi rose ajoute la touche finale à cette version Anniversary.

Autre innovation de Pink Triangle, le plateau est en acrylique. Les qualités anti résonante de ce matériau rendent le couvre plateau en feutre ou en caoutchouc inutile. Il sera repris par de nombreux constructeurs,  dont on l’a vu précédemment, Voyd.

L’originalité de Pink Triangle ne s’arrête pas à la platine. Le nom de la marque elle-même « Pink Triangle Products » est un acte militant, un peu comme si Ivor Tiefenbrun avait appelé son entreprise « Yellow Badge Products »(4). Cet engagement militant des deux associés de Pink Triangle Neal Jackson et Arthur Khoubesserian ne se limitera pas à l’orientation sexuelle mais ils refuseront aussi de vendre leurs produits dans l’Afrique du Sud de l’apartheid et au Chili alors sous la botte de Pinochet. Les publicités de la marque sont décalées, parfois à la limite de l’abscon, mais toujours très esthétiques.

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Au fil des années, la Pink Triangle existera en de multiples versions, PT, PToo, Export, Anniversary… Après la disparition de Pink Triangle en 2003, Arthur Khoubesserian continuera à s’intéresser aux platines vinyle au travers de sa nouvelle entreprise Funk Firm.

Pour aller plus loin : Il faut lire, si on la trouve, la passionnante interview de Neal Jackson et Arthur Khoubesserian par Malcom Steward dans High fidelity en 1990.

(1) Ce n’est pas une originalité. SME, autre acteur incontournable de la transcription des disques avec sa gamme de bras, a aussi débuté par ce secteur d’activité d’où le nom de l’entreprise « Scale Model Engineering »

(2) Les plus anciens lecteurs se souviennent que la NRDS semblait ne pas faire grand cas de la Linn Sondek. On peut y trouver une explication dans un essai de la platine Ariston de 1977 dont je ne resiste pas au plaisir de vous livrer un extrait :

« …Certains aurons remarqué la ressemblance entre l’Aríston et la Linn Sondek rien d’étonnant à cela car voici résume succinctement «l’affaire›› Ariston Audio Linn Sondek. Ariston Audio a été fondée en 1970 et a demandé d’après ses plans à une société d’usinage de précision, la Castle Precision Engineering, d’usiner quelques pièces constitutives de l’Ariston. Le 17 Septembre 1971, a été présentée la première platine Ariston RDII à l’exposition d’Harrogate. Le 30 Mars 1972 les premiers modèles sont vendus. Le 29 Avril 1972, le directeur de la Castle Precision dépose un brevet concernant la RDII sans l’approbation où l’autorité d’Ariston Audio et refuse le lendemain de livrer les pièces à Ariston. Le 19 Février 1973 une nouvelle compagnie, la Linn Products Ltd est fondée par la famille Tiffenbrum (propriétaire de la Castle Precision) pour commercialiser une table de lecture similaire à l’Ariston RDII sous le nom de Linn Sondek LPl2. Tous ces faits démontrent clairement l’antériorité de lAriston Audio par rapport à la Linn Sondek, un procès a d’ailleurs suivi qui a donné raison à Ariston. »

(3) Les copies ne sont pas à sens unique. Coûteuse à réaliser, la Pink Triangle sera secondée par un modèle plus économique au nom charmant de « Little Pink Thing » dont la suspension sur silent bloc et la contre platine sont très inspirées de Roksan.  Funk Firm propose toujours une amélioration de la LPT en remplaçant le moteur AC par un moteur à courant continu.

La LPT ici dans le version luxe avec la contre platine laqué noire.

La LPT ici dans sa version luxe avec la contre platine laqué noire.

(4) Wikipedia sera l’ami de ce qui ne suivent pas ces allusions.

Les amateurs de vinyle sont quelque fois appelés

Les amateurs de vinyle sont quelquefois appelés « flat earther ». Ce que n’était certainement pas Ptolémée.

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