Au début de la stéréo : The Fisher X-202B

L’arrivée de la stéréophonie en 1957 a été une grande avancée pour la haute-fidélité. Avancée technologique – questionnable comme on l’a vu ici – mais également commerciale. Elle a permis un développement exponentiel du marché de la hifi domestique auprès des baby-boomers, outre le bénéfice immédiat de renouveler les sources pour les rendre stéréophoniques et de permettre mécaniquement de vendre deux fois plus d’amplificateurs et d’enceintes. Mais un changement aussi radical n’arrive pas sans créer quelques soucis, sur le marché des enceintes comme nous le verrons bientôt, mais aussi en terme de compréhension et d’acceptabilité auprès des utilisateurs.
Il y eut donc une période intermédiaire d’adaptation pendant laquelle les standards de la stéréophonie tels que nous les connaissons maintenant n’étaient pas encore tout à fait établis ou acceptés.
C’est de cette période que relève l’objet que nous avons remonté de la cave : un amplificateur The Fisher X-202B.

La marque The Fisher, n’a pas ou plutôt n’a plus le prestige des quelques autres pionniers de la haute-fidélité américaine tels que McIntosh ou Marantz. C’est assez injuste (1), mais comme pour Scott, c’est probablement la conséquence d’une dilution de l’image consécutive à une tentative de la marque dans les années 70 de suivre la grande masse des produits japonais sans grande innovation ni prestige. Fisher Radio Corporation fut fondée en 1945 par Avery Fisher avec pour but de produire des éléments séparés pour la haute-fidélité domestique. Les amplificateurs, tuners et ampli-tuners acquirent une excellente réputation sous la marque « The Fisher » dont le logo représente un oiseau pêcheur (petit jeu de mot sur le nom de famille d’Avery (2)). Mais cet oiseau ne tient pas un poisson dans son bec mais une note de musique.
Malheureusement, comme tant d’autres, Fisher négocia assez mal le passage au transistor puis le déferlement de l’électronique japonaise du début des années 70. L’entreprise et la marque furent finalement rachetées en 1975 par Sanyo.

Le X-202B qui nous intéresse aujourd’hui date de 1963, au faîte de la gloire de la marque. Il s’agit d’un amplificateur intégré dont la fiche technique est plutôt alléchante. Déjà on dispose de huit entrées, dont deux phono et, confortable attention, la sensibilité de certaines est réglable. Pour le traitement du signal l’utilisateur bénéficie de correcteurs graves et aiguës séparés par canal outre les classiques loudness et filtres passe-haut et passe-bas. Les sections préamplificateur et amplificateur de puissance sont séparables.

Deuxième appareil le plus puissant de la gamme des intégrés, le catalogue le décrit comme un amplificateur de 80W. Cette puissance est obtenue grâce à deux push-pull d’un tube un peu oublié de nos jours, la pentode 7591.  Créé par RCA en 1960 spécifiquement pour l’audio domestique, ce tube connut une grande popularité auprès de Fisher mais aussi de McIntosh, Luxman, Kenwood, Scott et autres. Avec l’arrivée des amplis à transistors, c’est justement son positionnement « haute-fidélité »  qui condamna la 7591 à une quasi disparition, alors que les 6550 et EL34, plus couramment utilisés dans les amplis de guitare, ont continué à être utilisés en hi-fi. De nos jours, on ne trouve plus guère que l’amplificateur Finale F-9571 qui perpétue son usage.

Pour en revenir à la puissance affichée dans les catalogues, il faut se souvenir qu’avant la normalisation des années 70, les puissances annoncées étaient relativement folkloriques. En fait, 80W est la puissance totale et on comprend vite qu’il s’agit de 40W par canal, sans taux de distorsion à cette puissance. On tablera plus probablement sur 30/35W par canal à 0.5% de THD (3).

La construction est de bon aloi mais évidemment correspond à des standards d’une autre époque : tôles pliées, câblage en l’air, condensateurs au papier huilé…  Le X-202B était à vous pour la somme de 249,50 $. Comme rien n’est gratuit, on rajoutera 1$ pour le mode d’emploi et autant pour le manuel de service voire même un troisième dollar pour le « Fisher Handbook » qui outre un catalogue des produits, fournit de nombreuses informations pour le débutant en stéréophonie.

Notre exemplaire ne bénéficie malheureusement pas du coffret en bois, une option à 24,95$ en plus des 249,50$ de l’objet, mais du simple coffret en tôle « effet cuir » ( !?) à seulement 15,95$(4). Assorti d’un poids conséquent, l’objet a cependant fière allure. Ce charme provient en bonne partie d’une façade anodisée champagne brossée, assortie de cinq petits voyants colorés sur lesquels nous reviendrons.

Ce qui va particulièrement nous intéresser, ce sont les éléments qui dénotent le passage récent à la stéréophonie. On a bien évidemment le commutateur de voies qu’on retrouve sur la plupart des appareils jusqu’à la fin des années 70 : stéréo, mono, stéréo inversé, voie droite et  voie gauche. L’utilité de ces deux derniers apparait lorsque l’on utilise des sources monophoniques encore courantes à l’époque comme par exemple une radio AM ou un tuner FM sans démodulateur stéréo. Mais cela reste encore assez classique.

Le premier exotisme provient du commutateur « phase invert ».  Les habitués des préamplificateurs haut de gamme penseront retrouver la fonction qui permet d’inverser la phase absolue du signal musical. Et ils auront tort. Tous les audiophiles (et les cinéphiles admirateurs de Claude Zidi) savent maintenant qu’il faut mettre le fil noir sur le bouton noir et le fil rouge sur le bouton rouge. Mais à l’époque du son monophonique, cette histoire de phase était relativement accessoire. Les bornes de l’unique haut-parleur ne sont pas marquées + ou – et encore moins rouge et noir. Le commutateur phase invert du Fisher permet donc d’inverser la phase d’un seul des canaux afin d’entendre par comparaison directe si les deux enceintes sont en phase ou hors phase. Le mode d’emploi précise que cela permet également de rétablir les choses au cas où un enregistrement aurait ses canaux hors-phase. Sans avoir de connaissance d’un tel disque, il est probable qu’à une époque où les studios aussi débutaient avec la stéréo, cela a dû se produire…

Autre crainte en ces débuts de la stéréophonie, celle d’une séparation trop importante entre les canaux, soit du fait d’un mixage un peu trop extrême, soit du fait d’un positionnement des enceintes particulier – par exemple pour ceux qui auraient complété une vieille enceinte d’encoignure par une autre enceinte dans un autre coin. Le X-202B a également prévu ce cas. En plus du traditionnel réglage de balance, on dispose d’un réglage de séparation des canaux en continu, depuis la monophonie jusqu’à la séparation totale des canaux droit et gauche. Cette fonctionnalité totalement disparue n’était pas si originale à l’époque puisqu’on la retrouve sur de nombreux appareils. On comprend également l’intérêt des réglages de tonalité séparés par canal, pour assortir deux enceintes différentes.

Les nombreux branchements sont le reflet des multiples possibilités du Fisher.

Enfin si malgré tout l’utilisateur n’a pas réussi à rétablir une bonne image fantôme entre les deux haut-parleurs, le Fisher dispose de l’arme absolue : une sortie mono pour une enceinte centrale. Et raffinement suprême, cette sortie est disponible aussi bien en sortie de préampli que sur des bornes hp. Dans ce dernier cas, la puissance par rapport aux canaux droit et gauche est réglable sur quatre niveaux. Toujours pratique, le mode d’emploi suggère qu’il est possible d’utiliser ce canal mono pour sonoriser une deuxième zone. 60 ans plus tard, on peut même redécouvrir le Fisher X-202B en home cinéma avec l’enceinte centrale connectée à ces bornes hp et un subwoofer sur la sortie préampli mono…

Avec toutes ces possibilités, il est possible de s’y perdre. C’est là qu’interviennent les petits voyants colorés qui ornent le centre de la façade. Il permettent de savoir de loin comment est configuré l’engin. Ce n’est pas forcément très intuitif, mais c’est tellement joli… …et parfaitement inutile de nos jours où toutes les sources sont (au minimum) stéréophoniques et les enceintes adaptées à cette usage.

La sortie de cave du X-202B sera des plus simple. Il est fonctionnel en l’état. Certains composants ont certes vieilli mais leur remplacement n’est pas bien compliqué. Le plus gros problème des appareils The Fisher de cette époque est plutôt relatif aux colles utilisées pour les voyants et les capuchons des boutons. Avec l’âge et les nombreux cycles chauffage / refroidissement occasionnés par les tubes à chaque utilisation,  tout se décolle et on a vite fait de perdre ces éléments. Dans notre cas, rien de critique et on retrouve la plupart sur le sol de la cave sauf un capuchon de bouton en laiton. Si vous avez un Fisher de cette époque auquel manquent ces accessoires, rien de grave, tout se trouve sur ebay (5). Pour les voyants les prix sont cependant assez dissuasifs.

On mettra aussi un jeu de tubes neuf en remplacement des tubes d’origine encore badgés « The Fisher ». Le réglage des polarisations n’est pas spécialement pratique. Même si les potentiomètres sont accessibles sur le dessus de l’appareil, le réglage nécessite un distorsiomètre et demande de placer une sonde sur une des fiches des tubes de puissance, dans des zones où se balade du 430v sur du câblage en l’air. Cette tension pouvant être létale, les maladroits s’abstiendront pour ne pas faire du darwinisme appliqué.

The proof of the pudding is in the eating comme on dit dans la langue d’Avery  Fisher. Ou dans la langue de La Fontaine, voyons si le ramage se rapporte au plumage de notre oiseau et si il mérite la note de musique qu’il tient dans son bec (6). C’est là que nous attendons cet appareil vieux de près de soixante ans. Nous avons écouté le Fisher sur nos enceintes B&W de référence et sur les Cabasse Clipper et les Kef 102 (7) qui sont en test ces temps-ci à Moulinsart. On mesure assez facilement les progrès réalisés en 60 ans par les amplificateurs modernes dont la réserve de puissance semble infinie, le bruit et la distorsion absents et le contrôle des haut-parleurs total. Le Fisher n’est pas mauvais mais les basses semblent moins bien tenues et surtout le son semble enveloppé d’un (très) léger voile. En l’absence de mesure de distorsion nous nous abstiendrons de lier ce voile à ce défaut.  Par distraction, nous avions initialement oublié de régler l’impédance de sortie de l’amplificateur. Dans cette configuration, le léger voile se transforme en épais rideau. On veillera donc au branchement des enceintes, quitte à faire des essais entre 4 et 8 Ω pour des enceintes modernes qui oscillent entre 2 et 8 Ω.

Très pratique d’utilisation, reluisant comme une vieille Buick, auditivement proche d’un Marantz ou McIntoch mais sensiblement moins cher de nos jour, ce Fisher X-202B dégage un agrément d’utilisation tout à fait convaincant. Il apporte le plaisir du vintage et du bel objet de collection tout en restant utilisable au quotidien tant sur le plan ergonomique que pour la qualité sonore.

Amusante publicité Fisher dans un magazine de 1964. La dernière vignette dénote un sexisme qui maintenant choque un tantinet…

(1) D’autant que Fisher avait à son catalogue la fabuleuse platine  « Lincoln » , un des plus fantastique tourne-disque jamais imaginé. Un appareil capable de lire jusqu’à dix disques sur les deux faces. Un TTAward en puissance, dont la fiabilité ferait passer la Nakamichi TX-1000 pour un monstre de robustesse.

(2)  En réalité, Avery Fisher dont le premier métier était d’être designer pour une maison d’édition, a repris pour le logo de son entreprise un dessin qu’il avait créé pour une collection de livres.

(3) Par comparaison, son contemporain  le premier intégré de McIntosh le MA-230 affiche 2*30w avec les mêmes tubes. Plus moderne avec son étage de pré amplification transistorisé, le MA230 était quasiment deux fois plus cher que le X-202B.

(4) Rappelons que les appareils de cette époque sont souvent intégrés dans des meubles et que le coffret est donc optionnel.

(5) Le résultat est que l’ordre des couleurs des voyants que l’on voit sur la toile est assez varié. Le nôtre constitue cependant une bonne référence dans la mesure où un seul des petits capuchons de plastique était décollé.

(6) Connaissant le délicat cri du corbeau, on comprend pourquoi il était plus vendeur de mettre une note dans le bec de l’oiseau qu’un fromage.

(7) Ce n’est certes pas l’idéal. La cave étant plutôt organisée LIFO, surtout pour les objets encombrants comme les enceintes, des modèles d’époque ne sont pas encore accessibles.

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