Choisir en haute-fidélité partie 2 : Believing is hearing

On a vu dans un article précédent qu’il fallait autant que possible éviter de choisir des éléments de sa chaîne haute-fidélité à l’écoute. Mais faute d’autres moyens, il faudra parfois s’y résoudre. Sauf à disposer d’un temps et d’un budget infini qui permettrait de réaliser des tests de tous les appareils dans le confort douillet de son auditorium privé, l’amateur audiophile va devoir affronter les écueils suivants :

  • Le peu de fiabilité, voir le caractère franchement folklorique des écoutes tierces telles que celles de la presse écrite ou en ligne et pire même, les avis trouvés sur les réseaux sociaux (1).
  • La diversité des caractéristiques acoustiques des lieux où l’on est susceptible de réaliser des écoutes
  • La variété des matériels qui fait qu’on a peu de chance de retrouver un minimum de stabilité dans ce qui accompagne l’appareil à évaluer,
  • La volatilité de la mémoire auditive
  • L’influence considérable des autres sens sur l’ouïe et plus généralement la prise en compte dans l’expérience auditive d’éléments autres qu’acoustique,
  • Et globalement les lacunes méthodologiques dans le processus d’évaluation

Concernant le dernier point, un premier débat sera de savoir si on fera plutôt des écoutes comparatives courtes ou si l’on privilégiera une écoute prolongée plus proche de l’utilisation normale d’un appareil audio. Pour illustrer ce débat, on se souviendra de l’histoire de la revue américaine  Stereophile. Au début des années 80, Stereophile défendait une approche relativement scientifique de l’écoute. On trouvait début 1983 dans la fameuse liste « Recommended components » un appareil destiné à faire des écoutes comparatives en aveugle l’ »ABX comparator » (2). S’agissant d’un appareil électromécanique assez complexe, il avait ses propres limites autant en terme de coût que de fonctionnalités (3). Cependant sous la direction de Larry Archibald, la ligne éditoriale revint assez rapidement vers une approche plus traditionnelle de l’écoute. Lier cette évolution avec l’augmentation sensible de la publicité dans le magazine, notamment pour des accessoires comme les câbles, serait faire un raccourci désobligeant que nous ne ferons pas. Au contraire, mettons au crédit de Stereophile de ne pas avoir occulté le débat et celui-ci donna lieu entre 84 et 86 à de nombreux courriers de lecteur, articles et éditoriaux opposant les points de vue des rédacteurs et lecteurs de la revue (4). On s’amusera cependant de certains arguments régulièrement avancés dans ces débats  :

  • Le supposé stress de l’auditeur « sommé » de trouver une différence lors d’une écoute ABX l’empêcherait d’entendre les différences subtiles entres différents appareils. Ce discours tenu par ceux qui affirment par ailleurs avoir la force morale d’être insensibles à l’apparence et à la réputation d’un appareil (« expectation bias » dans la langue de J. Gordon Holt) est pour le moins étonnant.
  • Puisque l’écoute « à vue » détecte des différences que ne détecte pas l’écoute ABX, c’est que cette dernière n’est pas fiable. Argument magnifique et inextricable que l’on peut parfaitement utiliser dans l’autre sens : puisque des tests ABX ne détectent pas de différence audible alors même que les tests de visu permettent d’en entendre, c’est que ces dernières différences sont imaginaires.

On trouve cependant dans la littérature scientifique de nombreux tests, dont celui relaté ici, qui prouvent qu’il est facile d’influencer les appréciations d’un message sonore identique en fonction d’informations externes. En cherchant un peu, on trouvera même une expérience dont les résultats ont été analysés pour différentes populations (musiciens, ingénieurs du son, journalistes audio et simples quidams). Et guess what ? comme on dit dans la langue d’Harry Pearson, ce sont les journalistes et audiophiles qui sont le plus influençables. Ce qui est fort compréhensible dans la mesure où quand pour ce test on remplace tout aussi visiblement que fictivement un ampli Akai rutilant par un Audio-Research tout aussi rutilant, le quidam n’aura pas les références susceptibles de nourrir son autosuggestion. On comprend également que pour les journalistes ce test ne soit pas facile à renouveler puisqu’il consiste à tenter d’attraper une scie et une branche tout en restant dans la position assise.
Pour parodier le slogan historique de la marque Koss on dira « Believing is hearing ».

Le débat sera finalement assez vain. D’abord parce que l’acheteur d’un élément hifi n’a guère le temps, la possibilité matérielle ni surtout l’intérêt à s’adonner à des recherches scientifiques. Ce que révèlent ces différentes approches, c’est que la sensation auditive est de nature psycho-acoustique; elle tient donc autant de l’acoustique stricto-sensu que de la psychologie.  Et il n’y a rien de mal à préférer le son des câbles rouges à celui des câbles bleus quand bien même leurs caractéristiques physiques et acoustiques seraient identiques. Tout juste pourra t’on rester prudent (lire incrédule) dès lors que ce changement de couleur s’accompagne d’un discours marketing alambiqué sur l’effet miraculeux du colorant rouge sur la bande de conduction des atomes de cuivre et provoque une augmentation de tarif conséquente liée au surcoût de la traite à la main de cochenilles européennes élevées uniquement sur des chênes bio (5). On touche là une différence fondamentale avec le domaine professionnel. Non que les caractéristiques autres qu’acoustique des appareils n’entrent pas en ligne de compte pour les professionnels du son mais elles serviront d’autre but tel que l’ergonomie ou la capacité d’un appareil à forte image à asseoir la crédibilité du studio vis-à-vis de ses clients et prospects.

Cela ne veut pas dire qu’il faille réaliser ces écoutes n’importe comment. Trois domaines méritent qu’on y prête une attention particulière :

Le niveau sonore.
On s’attachera à écouter à des niveaux identiques ou pour le moins similaires, proches des niveaux cibles de l’utilisation attendue des appareils. C’est d’autant plus important quand il s’agit de comparer plusieurs produits dans un auditorium, sachant qu’une augmentation modérée de niveau de moins d’un décibel est souvent ressentie comme une amélioration. On verra plus loin que la mesure des niveaux est très simple avec un signal adapté et un smartphone. On ne négligera pas non plus la mesure du bruit de fond de l’auditorium tant il est vrai qu’à signal sonore identique, l’intelligibilité du signal augmente avec la diminution du bruit de fond. Cette mesure sera plutôt utilisée pour relativiser les observations puisqu’en général on aura peu de possibilité d’agir sur le niveau et le spectre du bruit de fond d’un local tiers.

L’acoustique du local d’écoute.
Les lieux où l’on écoutera des appareils auront en général des acoustiques différentes. Il y a peu de chose qu’on puisse faire pour compenser cela. Néanmoins, les conséquences de ces différences ne devront pas être exagérées. En effet, c’est là que l’aspect « psycho » de l’expérience auditive prend tout son intérêt. A l’époque des appareils photo argentique, tout le monde a fait l’expérience de tirage trop jaune ou trop bleu parce que la température de couleur de la pellicule était inadaptée à la nature de l’éclairage, alors même que la perception des couleurs sur le moment paraissait tout à fait normale (6). Le même phénomène existe dans le domaine sonore. En dehors de cas extrêmes (chambre sourde ou piscine), le timbre perçu de nos interlocuteurs est sensiblement constant alors même que des enregistrements de ces conversations paraitraient très différents. Cette compensation des caractéristiques du local sera d’autant plus efficace que l’on se sera accoutumé au lieu, par exemple en discutant cinq minutes avec votre hôte, et qu’on est familier avec le matériau sonore en support de l’écoute. Ce qui nous amène au troisième point.

Le programme écouté
Il s’agit de l’élément sur lequel l’auditeur aura le plus de contrôle. Il est indispensable de se créer un programme sonore standardisé qui pourra être repris dans les différentes circonstances. Le choix des morceaux n’est pas forcément très important, par contre il est primordial de bien connaître ce programme. Pour ce qui nous concerne, notre programme commence par une plage du bruit blanc destiné au réglage du niveau sonore. Pour rendre la mesure plus facile, cette plage a une dynamique compressée et est filtrée sur 100Hz-10kHz pour éviter que les coupures haute et basse des enceintes n’influent sur le niveau mesuré. On pourra avoir cette plage sur chacun des canaux ou simultanément sur les deux (dans le cas d’un système stéréophonique), mais dans ce dernier cas on veillera à garder un signal monophonique. Le niveau des différentes plages seront adaptées pour ne pas devoir retoucher au réglage de niveau pendant la session. Pour le reste le choix est vaste, mais à Moulinsart nous avons certaines préférences mais aussi quelques préventions.

L’avantage des sources numériques est de faciliter la création et la manipulation de ce programme sur un disque optique, une clé usb ou autre. Pour ce qui est des écoutes de tourne-disques, de bras ou de cellules on devra composer. Sauf à disposer du budget pour réaliser son propre pressage, on devra s’orienter vers des enregistrements du commerce. Ce n’est pas trop dispendieux de faire graver des vinyles à l’unité mais l’inconvénient est que la qualité peut être assez variable, Cela dépend du prestataire mais aussi du fait que le matériau utilisé pour ces disques gravés, n’a pas la qualité du vinyle utilisé pour les disques commerciaux qui sont eux pressés.

On se méfiera en particulier de certains programmes musicaux qui sont faits pour être particulièrement agréables. Une petite formation d’instruments à cordes, de préférence acoustique, les détails grossis car enregistrée de très (trop) près, interprétant une composition agréable, pourra avoir un effet euphorisant sur l’auditeur au détriment de son esprit critique. On écoute souvent ce type d’enregistrement dans des auditoriums hi-fi mais la réalité c’est que ces morceaux sont faciles à reproduire et aussi très agréables sur un poste de radio ou même sur des enceintes Redheko (je plaisante). On pourra bien sûr avoir dans son programme ce type de musique mais on n’oubliera pas d’inclure des choses plus compliquées à retranscrire comme de l’opéra, de la musique symphonique, de la variété et même des sons autres que musicaux. Ces plages n’ont d’ailleurs pas toutes besoin d’être particulièrement bien enregistrées. Entendre les défauts de l’enregistrement, coup de potard, collage et autres effets montre que l’on est déjà plus discriminant ou plus exigeant que l’ingénieur du son. Il n’est pas nécessaire non plus d’apprécier le contenu musical (7). On pourra aussi prendre pour exemple la BBC qui dans les années 60 et 70 a beaucoup œuvré pour l’amélioration de ses enceintes de monitoring. L’écoute de voix, en mono, faisait partie des tests les plus discriminants (8). En ce qui nous concerne, nous utilisons un échantillon des meilleures insultes d’Archibald, enregistré dans le studio de Moulinsart. Pour peu que vous soyez accompagné par votre interprète lors de vos pérégrinations dans les auditoriums, vous pourrez même faire comme les célèbres démonstrations Live Music de Cabasse: comparer directement la version live à la version enregistrée.

Archibald lors de l’enregistrement de notre programme d’écoute

On voit à la lecture de ce qui précède que pour ce qui est du choix des composants, l’écoute est une méthode désespérément fastidieuse qu’il ne faut utiliser qu’avec discernement. L’absence de précautions fera vite retomber le processus de choix sur les méthodes évoquées dans notre article précédent à savoir l’adhésion à un discours marketing, le plaisir de l’objet ou la chance, tout en ayant perdu beaucoup de temps. Une méthode rigoureuse a quand même un bon côté qu’il ne faut pas négliger : votre démarche risque bien de susciter quelques émois dans les auditoriums, en particulier les plus ésotériques. Ou, pour parler plus familièrement, on pourra se payer une bonne tranche de rigolade en voyant la tête du vendeur à l’écoute de votre ami(e) déclamant de la poésie le samedi après-midi dans un auditorium bondé avant de réécouter son enregistrement. Vendeur qui s’apprêtait platement à vous passer Jazz at the Pawnshop ou Le concert de Marcevol de Garcia-Fons (ce dernier disque fort estimable par ailleurs) …

(1) On s’interroge encore sur la raison d’être des démonstrations d’appareils faites sur You tube notamment, où après des conditions d’enregistrement aléatoires, la restitution sonore de l’essai se fera toujours sur le matériel du spectateur.

(2) « That is why, even though I feel that the device itself needs further implementation, as the jargoncrats would put it, I also feel it is the most significant contribution to audio that has come upon us in years. But it has to be used. Few audiophiles would pay $500 for a gadget that might do no more for then than prove they have been deluding themselves all these years. » J. Gordon Holt, Stereophile , juillet 1982

(3) Notamment sur le type d’appareils testés, le nombre de tests et les bruits de commutation qui pouvaient donner des indications sur le « X »

(4) Cette controverse est toujours consultable en ligne sur le site de Stereophile. Si le débat est clos dans les magazines audio grand public, il se prolonge sur internet et on pourra par exemple se délecter des 151 pages du fil « Test en aveugle » du forum homecinema-fr.com. Le fait que l’inclination vers le « subjectivisme » ou l’ « objectivisme » oriente la consommation d’appareils dont les coûts peuvent être somptuaires explique en partie la teneur enflammée de ces débats, les gens ayant en général quelques difficultés à se voir remis en cause. Dans des domaines où l’investissement affectif et pécuniaire est moindre, comme l’œnologie ou la musique, ces débats sont inexistants ou plus mesurés. Alors que de la même façon qu’en audio, la réputation d’un cru ou celle d’un interprète participe indéniablement au plaisir de l’expérience, on ne remet pas systématiquement en cause le bien-fondé des dégustations en aveugle ou d’une émission comme « La tribune des critiques de disques » de France Musique.

(5) Le carmin issu des cochenilles (européennes et mexicaines) était un colorant rouge très prisé. Et très cher. Pour un fabricant sérieux, il est indispensable d’avoir des méthodes d’évaluation scientifiquement valides pour produire les produits acoustiquement performants. À charge du service marketing de bâtir le discours qui fera que l’appareil « sonnera » mieux aux oreilles de l’acheteur potentiel.

(6) Je prends l’exemple argentique parce qu’avec les appareils numériques, la balance des blancs est fort souvent automatique.

(7) Nous ne sommes pas loin de penser que c’est même contre-productif, l’appréciation esthétique de l’œuvre pouvant entrer en conflit avec l’avis technique recherché. Comme en plus on risque de se lasser de l’œuvre à force de réécoute, il est prudent de choisir des musiques desquelles on est assez détaché. Sans bien sûr s’imposer d’entendre des morceaux et des artistes que l’on déteste.

(8) D’après Toole et Olive, l’écoute monophonique des enceintes accentue les caractéristiques entendues lors des écoutes stéréophoniques et facilite donc le travail de l’auditeur testeur. Une expérience avait montré que pour tous les panels d’auditeurs, le classement qualitatif des enceintes est identique en stéréo et en mono mais que les écarts sont notés comme plus importants en mono. Des critiques ont certes été émises d’un point de vue théorique mais aucune expérience n’a pour le moment invalidé cette hypothèse.


Un micro accessoire facilite l’utilisation du smartphone pour les mesures.

Un peu d’appareillage est utile pour celui qui envisage de faire des écoutes comparatives. En premier lieu, et c’est un objet qu’on trouve assez couramment dans sa poche ou son sac à main, un smartphone est bien pratique. Il permet d’avoir toujours avec soi son programme d’écoute. Mais surtout, de nombreuses applications souvent gratuites permettent d’effectuer des mesures par exemple celle du niveau sonore. C’est plus pratique et moins intimidant pour vos hôtes que de trimbaler un sonomètre. L’expérience montre qu’il s’agit d’un dispositif fiable et précis, surtout si on adjoint au smartphone un microphone externe. L’inconvénient est qu’il faudrait étalonner l’ensemble application + smartphone + microphone si on veut mesurer des niveaux absolus. Pour notre usage, on peut se contenter d’une mesure relative puisque ce que l’on cherche c’est de toujours écouter au(x) même(s) niveau(x). On n’oubliera pas comme on l’a vu plus haut d’évaluer le bruit de fond de l’auditorium.

Pour ceux qui veulent et qui peuvent réaliser des écoutes chez eux (et pour les collectionneurs) il existe des appareils qui simplifient les écoutes comparatives. Cela n’est pas très difficile de comparer des sources, la plupart des préamplis pouvant assurer la fonction de commutation. Si en plus on peut ajuster la sensibilité des entrées, cela permet de faire des comparaisons à la volée avec des niveaux sonores identiques. Comparer des amplificateurs et des enceintes devient un peu plus compliqué si on ne veut pas passer sa vie à manipuler des câbles. Nous utilisons pour notre part un commutateur ORB audio MC-SW Nova qui permet toutes les combinaisons entre trois amplificateurs stéréophoniques et trois paires d’enceintes, avec une très bonne qualité de fabrication. Luxman propose aussi le AS-55 mais le prix est assez dissuasif surtout qu’il en faut deux pour être confortable. Les plus rigoureux et les plus inquiets passeront un peu de temps à s’assurer de l’absence de dégradation à l’insertion de ces appareils dans leur chaîne. Avec un peu d’astuce, on peut aussi utiliser ces commutateurs pour faire des comparaisons de câbles.
Certains matériels professionnels peuvent aussi simplifier la vie du testeur comme les contrôleurs de monitoring, sorte de préamplis qui à partir d’une source permettent différentes écoutes (ampli + enceinte ou enceintes actives) avec des niveaux ajustés. Si on en a la possibilité il n’est pas non plus inutile de disposer de baies de brassage (patchbay dans le langage courant).

Le Teac PB64 est un rare patch bay RCA.

Une patchbay est bien utile pour démultiplier les possibilités de connexion entre maillons audio. Mais l’investissement en matériel et en câbles peut rapidement s’envoler du fait des différentes normes de câbles (RCA asymétrique, symétrique sur jack et sur XLR, ces dernières ayant en plus l’inconvénient d’être différentes en entrée et en sortie). Les baies professionnelles au standard Bantam ont par contre peu d’intérêt dans notre contexte).

Pour aller plus loin on pourra regarder sur you tube la conférence donnée par Floyd Toole à l’université McGill en 2015.

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