Les moustaches de Kaiser Franz

Note à l’attention des amateurs de football : Cet article ne traite que très marginalement de « Kaiser Franz » Beckenbauer qui selon un avis communément admis n’a que peu apporté à l’histoire de la haute-fidélité.

La grille du haut-parleur de l’électrophone le plus cher du monde.

On a déjà eu l’occasion d’évoquer dans ces pages l’influence d’une certaine « culture nationale » dans la réalisation de composant haute-fidélité. Et comme il est question d’ingénierie, si il est un pays fort justement réputé pour la qualité de ses réalisations, c’est l’Allemagne. Point de solution hyper-innovante outre-Rhin, juste le meilleur de technologies éprouvées utilisées sans aucune mesure d’économie. Ces mêmes bons principes appliqués au haut-de gamme donnent des produits assez exceptionnels. Dans le domaine automobile, on pourra citer les Mercedes 600 et  classe S W140 ou dans un domaine plus sportif la Porsche 917. Mais on aurait aussi bien pu parler des cuisines Bulthaup ou des lave-linge Miele…

Mais qu’en est-il dans le domaine de la haute-fidélité ? En particulier, pour réalisation de tourne-disques, l’excellence germanique dans le domaine de la mécanique doit pourvoir s’exprimer.  Et ce fut bien le cas puisqu’au sommet de l’âge d’or de la haute-fidélité, l’Allemagne produisit ce qui demeure (à notre humble avis) les deux meilleures platines jamais fabriquées. Immensément désirables, démesurément lourdes, extrêmement rares, et pour l’une d’entre elles, on peut même dire rarissime, c’est deux platines sont totalement différentes et pourtant…issues de la même entreprise !

Au sortir de la 2e Guerre mondiale, la société Elektromesstechnik Wilhelm Franz fondée par Wilhelm Franz se fait immédiatement reconnaître par la qualité de ses tourne-disques R80 puis 927. À l’époque, le disque, sous toutes ses formes est le principal support de reproduction sonore et les diffuseurs radiophoniques ont besoin de machines fiables, sûres d’emploi et de haute qualité pour la diffusion de leurs programmes. La 927 et, peu de temps après la 930, répondent parfaitement à ces objectifs. Elles dominent outrageusement le marché professionnel et seront produites pendant une trentaine d’années. En 1958, EMT va introduire un autre produit qui marquera l’histoire de la musique, l’EMT 140, une unité de réverbération à plaque qui va devenir un standard pour tous les studios du monde. 60 ans après, et malgré la numérisation de la musique et l’existence de plug-in qui la copie, la 140 est toujours utilisée dans de nombreux studios. Mais cela est une autre histoire.

Sans réel rival sur ses marchés, la société EMT se porte fort bien et en 1968 elle va racheter la vénérable marque suisse Thorens spécialisée elle dans les tourne-disques pour le marché des particuliers. S’en suivra un infâme coup bas du capitalisme financier puisque la production de Thorens sera immédiatement délocalisée de la Suisse vers un pays à bas coûts, en l’occurrence en Allemagne (1) dans les usines EMT de Lahr. Cette absorption sera toujours discrète et à l’exception de quelque produits – EMT 928, Thorens 524, bras TP14 et EMT 929 -, il y aura très peu d’indicateurs visibles de cette union. Et ce d’autant plus que le grand public amateur de hifi, a une méconnaissance totale des produits utilisés dans le domaine professionnel.

En 1975, l’entraînement par galet de l’EMT 930 commence à faire un peu daté et la pression des constructeurs japonnais promoteurs de l’entraînement direct, Denon et Technics en tête, est forte. En réponse, EMT va présenter le summum de la platine de studio, indépassée à ce jour, le modèle 950.

La plaquette commerciale est sobre et sait ne pas renier l’héritage des modèles à galet.

Le résultat est impressionnant, même si du point de vue de l’audiophile on a plutôt affaire à une machine-outil qu’à un objet que l’on peut avoir envie d’exposer dans son salon. Qu’on en juge déjà par les dimensions : 70x46x34cm et 70kg. Il sera plus simple de faire rentrer un panzer dans son salon et la règle n°10 devra absolument être invoquée pour imposer l’objet dans un cadre domestique. Et ce n’est pas l’élégante peinture grise deux tons,  issue des surplus de la Kriegmarine, ni le panneau de commande digne d’un TGBT industriel qui aideront beaucoup à cette intégration. Mais tout est tourné vers l’efficacité et la réduction des erreurs de manipulation qui font il est vrai un peu désordre quand elles passent sur les ondes. On oubliera aussi toute idée de capot anti-poussière pour un objet destiné à être utilisé 24 heures sur 24 (2).

Seule consolation, le prix est relativement raisonnable à partir de 10000DM suivant les options, soit à peu près le prix d’un bon autoradio (un Becker bien sûr). À un petit détail près : à ce prix, l’autoradio est livré avec l’automobile raisonnablement luxueuse qui l’entoure.

La lecture de la plaquette commerciale de l’engin est très instructive sur l’attention portée au détail dans la conception de l’engin. La partie sur le contrôle des vibrations montre à quel point on est loin des élucubrations de certains fabricants de tourne-disque. Chaque composant participe à la maîtrise d’une partie du spectre vibratoire. On est également très loin de la tradition audiophile dominante qui privilégie le minimum de composant et les plateaux ultra lourds, ce qu’on retrouve par exemple sur une 930. Non, les 70kg de la 950 servent à faire tourner un plateau de 200g, le poids d’un pressage vinyle de qualité à l’aide d’une électronique répartie sur pas moins de 12 (!) cartes. Cartes qui sont par ailleurs facilement extractibles pour la maintenance et les réglages.

L’utilisation de l’EMT 950 est très simple. Un bouton pour démarrer – la vitesse de consigne est atteinte quasi instantanément du fait de la puissance du moteur et de l’absence d’inertie du plateau – un bouton pour baisser ou lever le bras. Pour les distraits, la vitesse passe en 45tr/mn quand le centreur est sortie de son logement au centre du plateau. Parfait pour les étourdis et pour éviter d’égarer ce fameux centreur. La simplicité s’arrête cependant dès que l’on voudra sortir des sentiers battus. Envie d’un autre préamplificateur phono que celui intégré dans la platine ? Il vous faudra trouver le câble disposant de la prise spécifique pour le brancher sous le bras 929. Envie d’essayer une autre cellule que la TSD15 ? Il n’y a aucun réglage de dépassement sur la coquille ni sur le bras.  Pas plus que de réglage du zénith. Quand à l’azimut, c’est avec force rondelles calibrées sur les vis de fixation de la cellule que l’on mettra le stylet perpendiculaire au disque. Et cela uniquement après avoir trouvé une cellule suffisamment petite pour rentrer dans la coquille EMT. Il est par exemple quasi impossible d’utiliser un DL103. Bref le message est clair : l’EMT est un système de lecture complet et intégré platine, bras, préampli et cellule. Pour ces dernières, cela tombe bien, elles sont excellentes (3).  Cela n’empêcha pas la plupart des radios même les plus riches (notamment Radio France et la BBC) de choisir la version sans transformateur de la carte phono pour les cellules à aimant mobile qu’elles privilégient. La RAI ira même encore plus loin en demandant une version avec un bras 929 légèrement plus court pour accommoder le standard international (SME) de fixation de cellule.

Les cartes MC et MM sont identiques à deux composants près dont les transformateurs.

Les spécifications sont assez quelconque, plutôt moins bonne que celles d’une SL-1200mk2, sans parler d’une SP10 mk3. Sur le papier du moins.

Peut-on réaliser un meilleur tourne-disque que la 950 ? En théorie peut-être. Mais en pratique, un ensemble TSD15/929/950 sortira pendant des années une qualité sonore impeccable alors qu’un ensemble hétérogène cellule, bras, platine et pré-préamplificateur ne satisfera l’audiophile qu’au prix de recherche interminable de compatibilité et de réglages incessants, sans même aborder le sujet de la fiabilité. Le rapport signal sur bruit annoncé n’est pas extraordinaire, mais à l’usage, la 950 est exceptionnellement silencieuse. Avec leur rigidité et leur gros boutons, les EMT procurent en plus un agrément d’utilisation exceptionnel, un peu comme les magnétophones Studer. On se prend un peu pour Djubaka à la programmation de la musique du Château. 

Comme dirait la NRDS, la 950 permet une expérience presque holographique de la musique. En écoutant John Williams, on pourrait presque voire l’étoile de la mort (5).

Nous vous avions évoqué dans l’introduction deux tourne-disques d’exception. En effet, peu de temps après qu’ EMT ait introduit les 950, la marque affiliée Thorens présente elle aussi sa vision de la machine ultime, la Thorens  « Reference ».  Aussi encombrante que la 950, encore plus lourde (90kg), elle est beaucoup plus classique techniquement. Et tout comme l’EMT fut accompagnée d’une petite sœur la 948, (à peine) moins encombrante, complexe et chère, la Thorens Reference aura sa variante « économique » la Prestige.

Dans les deux mondes des professionnels et des amateurs qui s’ignoraient totalement, la Thorens Reference et l’EMT 950 eurent des destins bien différents. Moins coûteuse

La Thorens Reference avec (entre autres) un bras EMT 929.

à l’achat que l’EMT, la Reference fut (selon Thorens) produite à 100 exemplaires. La 950 se vendit comme des petits pains. Il suffit de visiter Radio France, la BBC ou la RAI, pour imaginer qu’à l’époque de l’analogique, chacun des studios étant équipés de deux platines, il y avait plus d’EMT chez chacun de ces diffuseurs que la production totale des Thorens Reference. Aujourd’hui on ne trouvera pas une Thorens à moins de 35000 euros (en fait on en trouvera pas du tout) alors que la 950 est aisément disponible entre 6000 et 10000 euros. Au prix où sont proposé les platines haut de gamme actuelles, on peut considérer cela comme étant un véritable affaire (4).

A l’unanimité du conseil d’administration de Tryphonblog réuni en session extraordinaire, Wilhelm Franz et ses réalisations se voit attribuer fort naturellement une jolie paire de moustaches. Et pas des moustaches de seconde zone comme celle de Guillaume II, non des moustaches de Pleksy-Gladz, la plus prestigieuse récompense du monde de l’audio.

En cas de manque de place, EMT proposait une version plus étroite… …mais plus profonde.

Pour aller plus loin : Les ressources sur EMT ne sont pas rares. On citera en premier le remarquable ouvrage de Stephano Pasini DeutschePerfektion. Et en cas de problème, on consultera Hans-Ludwig  Dusch ou Hans-Michael Fabritius, deux anciens d’EMT qui assurent la maintenance et la réparation des tournes-disque de la marque.

(1) Par rapport à la Suisse. En 1968, la Chine et l’Europe de l’Est ne sont pas encore des puissances industrielles.

(2) En fait, EMT finira par proposer, d’abord en option puis d’origine un capot plexiglas qui oublie bien entendu le confort de la moindre charnière.

(3) Pour ce que cela vaut, le magazine Stereophile inclue la TSD15 dans sa liste bi–annuelle des cellules recommandées « class A ». Et c’est de très (très) loin la moins chère des cellules de cette liste.

(4) Objectivement, la 948, sensiblement moins chère et plus pratique en raison de ses poids et encombrement moindres, est une meilleure affaire encore. Mais ce n’est pas le TOTL…

(5) Afin de maintenir l’exceptionnelle réputation éditoriale de Tryphonblog, nous nous devons de signaler que cette image est réaliser avec trucage. Il s’agit d’un disque spécial issu d’un coffret édité pour le 40e anniversaires de Star Wars.

 

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