La musique numérique commence à 1812 – Telarc DG 10041

1812Introduite à la bourse de New York en janvier 2015 à 21$, l’action de la chaine de restauration rapide « Shake Shack » vaut en mai 2015 92$ soit +340% en quatre mois. Quelle est la recette (au sens propre !) de Shake Shack pour susciter un tel engouement ? Deux tranches de pain entourant un steak haché de bœuf. Rien de bien original direz-vous, on connait des clowns qui font la même chose. Sauf que le pain, est issu de farine bio et le bœuf est garanti sans hormone. Là où l’audiophile prouve sa supériorité sur le commun des mortels, ou à tout le moins sur l’amateur de « junk food », c’est qu’il n’a pas attendu 2015 pour se préoccuper de la santé de ses oreilles. Dès le milieu des années 70, lassé d’une nourriture devenue trop riche, bourrée d’effets et de multipistes, l’amateur de musique se met à la recherche de disques «bio» qu’on appelera  «audiophiles». Comme pour la nourriture bio et équitable qui a vu fleurir nombre de labels et de normes différentes, le media audiophile recouvre bien des aspects différents:

  • La prise de son pourra faire appel à un nombre limité de microphones, de préférence des modèles vintages à tube tels que le Telefunken U-47 ou Schoeps M20.
  • L’enregistrement pourra être fait soit purement en analogique, soit fera appel aux techniques numériques les plus en pointe. Idéalement, on sautera même cette étape et on gravera directement la laque par le procédé du Direct-to-disc.
  • Comme la cuisson de la viande chez Shake Shack, le pressage sera fait aux oignons, de préférence petits. La quantité de vinyle utilisée par galette sera donc conséquente et pour les audiophiles utilisateurs de Compact Disc (si une telle engeance existe) la couche métallique sera en or. Une gravure à 45tr/mn sera un must.

Le marketing mettra en avant ces différents éléments à grand coup de notes explicatives, stickers et autres emballages précieux. Évidemment, avec de telles considérations, on voit bien que l’œuvre et l’interprétation n’ont qu’une importance mineure (1).

Mais revenons au début de l’enregistrement audiophile. En 1977, Jack Renner et Robert Woods créent le label Telarc à Cleveland avec l’idée de réaliser des enregistrements de haute qualité et d’utiliser une technique alors naissante et prometteuse, l’enregistrement numérique. Telarc est en effet parmi les toutes premières maisons de disques à utiliser le premier dispositif d’enregistrement numérique commercialement disponible, le Soundstream.  Ce dispositif ne dispose que de quatre voies mais est relativement mobile ce qui le rend adapté aux enregistrements classiques dans les salles de concert (2).

Pour leurs premiers enregistrements, Renner et Woods écument les orchestres du coin. Heureusement l’Ohio, sans être le centre du monde de la musique classique, n’est pas non plus totalement un désert musical. Le premier album de Telarc sera réalisé en direct-to-disc avec l’orchestre de Cleveland dirigé par Lorin Maazel.  En 1978 c’est le Cleveland Symphonic  Wind Ensemble qui figure sur la première réalisation « numérique ». Clin d’oeil de l’histoire c’est Frederic Fennel, fameux pour ses nombreux enregistrements pour «Mercury Living Presence» qui dirige. Renner et Woods poussent bientôt un peu plus loin vers Cincinatti (mais toujours dans l’Ohio) pour enregistrer le disque qui fera le bonheur de nombreux auditoriums et démonstrations hifi : 1812 de Tchaïkovski.

Attention à la sortie de piste sur les coups de canon.

Attention à la sortie de piste sur les coups de canon.

Cette œuvre relativement mineure de Tchaïkovski présente en effet quelques avantages pour la démonstration de matériel haute-fidélité. D’abord par un mélange de musique folklorique russe et de Marseillaise, elle entre facilement dans l’oreille. Mais surtout le final fait appel à un dispositif impressionnant en plus de l’orchestre symphonique puisque on trouve aussi une fanfare militaire, un carillon et des canons! Bref on peut s’attendre à ce que la dynamique soit impressionnante. Et grâce à Telarc, elle l’est ! Comme sur tout disque audiophile, la pochette se répand largement sur la technique de prise de son et la réalisation du disque.

Ce disque sera immédiatement un grand succès auprès des audiophiles. Plus de 30 ans après, ce disque continue d’alimenter les conversations audiophiles grâce à de nombreuses rééditions en CD et même un réenregistrement en SACD multi-canal.

L'intérieur de la pochette ne cache aucun détail.  Cliquez pour agrandir

L’intérieur de la pochette ne cache aucun détail.
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Conseil de dégustation :

sp10Pour cet enregistrement classique mêlant savamment la technologie de pointe de la fin des années 1970 et une certaine tradition audiophile, on choisira une platine qui elle aussi réunit l’excellence mécanique traditionnelle et la modernité de l’entraînement direct. Une Technics SP10 MkII et le bras EPA 100 feront parfaitement l’affaire. Outre la remarquable qualité de ses roulements, le EPA 100 dispose en plus d’un amortissement variable qui permet une adaptation parfaite à la compliance de la cellule. C’est bien utile pour un disque aussi exigeant que 1812. Si on reste chez Technics pour la cellule, une EPC-100C s’impose, la légèreté exceptionnelle de son équipage mobile étant un atout.

Pour aller plus loin : un article passionnant sur les débuts de l’enregistrement numérique et Soundtream.

(1) Comme il n’est pas toujours simple de vendre une reprise de Dark Side of The Moon par fair’play ou la 9° symphonie de Beethoven par Grigory Khinsky et l’Orchestra Popolare Russa Di Cherepovets , on va inventer les rééditions. Cela consiste à republier un ancien enregistrement sur un support « audiophile » à partir de bandes master plus originales qu’originales retrouvées miraculeusement dans la cave à vin des studio d’Abbey road. On utilise bien sûr un magnétophone d’époque amoureusement restauré. Pour les rééditions de musique religieuse, il est utile de disposer en plus d’un morceau de la vraie croix.

(2) L’enregistreur 3M, disponible un an après le Soundstream, dispose lui de 32 voies. Mais difficilement transportable, il est plus adapté aux studios. Bop Till You Drop de Ry Cooder sorti en 1979 comme 1812 sera le premier disque réalisé avec l’enregistreur 3M. Au Japon, Denon a mis au point le DN-023R dès 1972. 8 voies, 13 bits à 47,25 kHz, cette enregistreur n’est pas mobile et tous les enregistrements DENON PCM seront réalisés à Tokyo jusqu’à la mise au point du DN-034R en 1977. Ce dernier fera une tournée aux États-Unis en Novembre 1977, enregistrant notamment Archie Shepp On Green Dolphin Street.

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2 réflexions sur “La musique numérique commence à 1812 – Telarc DG 10041

  1. Pingback: Un mythe presque oublié : l’amplificateur Dirimant Technologies model 1.7 | Tryphonblog

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