On ne surprendra personne en disant que le streaming a révolutionné la diffusion musicale.
Pour l’auditeur tout d’abord par son aspect pratique indéniable. Les catalogues des grandes plates-formes sont gigantesques. L’auditeur dispose de sa musique préférée où qu’il se trouve, y compris dans sa voiture ou les transports en commun. Le numérique apporte bien des avantages : recherche multicritères, information sur les artistes, paroles… Quant aux artistes, ils peuvent espérer toucher un auditoire plus large. avec des mesures d’audience beaucoup plus précises. On peut espérer une rémunération plus juste que l’opacité de certains organismes comme la Sacem.
Alors tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Pas totalement, car toute médaille a son revers, ou, comme on dit chez les audiophiles, tous les 45t ont leur face B (1).
On passera rapidement sur l’aspect qualitatif des choses. Même si au moment où nous écrivons ces lignes Spotify ne diffuse toujours pas dans un format de compression sans perte, on peut espérer que ces dernières s’imposeront partout, ne serait-ce que sur la base du format CD (16 bits échantillonnés à 44 kHz ou 48 kHz). D’ailleurs, on ne fera pas une confiance immodérée à ceux qui vantent des formats supérieurs (2).
La profondeur des catalogues en elle-même peut s’avérer problématique. Pour s’y retrouver, l’amateur de musique va s’appuyer sur des algorithmes de recommandation dont le fonctionnement est plus ou moins opaque. Apparaissent le risque de tunnelisation de l’auditeur et de manipulation pour mettre en avant tel ou tel artiste. Pour les artistes aussi les algorithmes et les mesures d’audience ultra-précises peuvent influencer leurs œuvres futures afin de maximiser leur exposition et donc leurs revenus. Il suffit de faire un tour sur YouTube et de discuter avec des YouTubeurs, y compris les plus sérieux, pour voir combien la vignette, la durée et le titre putaclic sont importants pour générer de l’audience. Il serait naïf de penser que quand les plates-formes de streaming musical sont le principal moyen de diffusion de la musique, de telles dérives seraient absentes de l’esprit des musiciens et des producteurs. Et cela avant même d’imaginer ce qu’une IA ferait de l’analyse des clics et du temps d’écoutes et permette de connaitre les bons accords, bpm et arrangements qui généreraient automatiquement le tube idéal (3).
Tout cela ne concerne pas l’audiophile. Pour cet être parfait, qui a l’oreille absolue, entend de 0 à 25 kHz et détecte quand le branchement secteur de son ampli n’est pas sur la bonne phase, nul doute que naviguer sur les plates-formes de streaming sans se faire influencer par l’algorithme et l’IA est un jeu d’enfant.
Cet enfant devra quand même être un peu âgé s’il est amateur de musique classique. En effet, pour ce répertoire, les métadonnées, artiste, album et titre, adaptées à la variété, sont insuffisantes. Peu de services grand public ont fait l’effort de gérer les métadonnées (compositeur, orchestre, chef, date…) nécessaires à l’amateur pour trouver l’enregistrement qu’il recherche.
Mais il est un problème que même l’audiophile le plus aguerri ne pourra contourner : c’est celui du pouvoir éditorial des plates-formes.
À l’époque des supports physiques, vinyle et CD, l’amateur de musique achetait un droit de propriété sur les œuvres. Ou plus exactement, il achetait un droit d’utilisation de la musique pour une période infinie, du moins dans un cadre privé pour ceux qui lisent les petites lignes du contrat. Ce droit pouvait même se vendre et se transmettre avec le support lui-même.
Avec le streaming, la mise à disposition d’une œuvre, voire même son intégrité, est entièrement dans les mains de la plate-forme. Pour prendre un exemple plus visible (sans jeu de mots) dans le domaine de la vidéo, on a vu Netflix censurer un épisode de Mad Men, au risque de rendre la série incompréhensible. Rien ne garantit que l’album que vous écoutez en streaming est bien celui que l’artiste a voulu dans le choix et l’ordre des morceaux, dans leur contenu ou leur mastering. Ni non plus que cet album soit toujours disponible sous la même forme quelques mois plus tard (4).

Ce qui nous amène à l’œuvre du jour, une autre révolution technologique bien antérieure. Il s’agit probablement d’un des disques les plus importants de la fin du XXe siècle : Switched-On Bach de Walter Carlos. On comprend sans doute mal de nos jours, près de 60 ans d’exposition à la musique électronique, le caractère novateur de cet album. Avant cet album, la musique électronique était cantonnée au cercle restreint de l’avant-garde contemporaine des Henry, Schaeffer et autres chantres de la musique concrète. Il définit de nouveaux rapports entre l’œuvre écrite (la partition) et son interprétation et les instruments qui la servent. Enfin, en termes d’organologie, ce fut un formidable outil de promotion pour le Moog et les synthétiseurs en général.
Cet album eut un succès public considérable. Deuxième disque classique à obtenir un disque d’or et de platine pour ces ventes. Le succès fut également critique et lauréat de plusieurs Grammy Awards. S’il a trouvé nombre de contempteurs, il s’enorgueillit d’avoir l’approbation de Glenn Gould, grand connaisseur de Bach mais également, comme on l’a vu, très ouvert sur la technique. Et d’ailleurs, on comprend mal les amateurs de Bach s’offusquant de l’utilisation d’un instrument du XXᵉ siècle, alors même que la plupart l’écoutent interprété sur un instrument du XIXᵉ, le piano, lui-même bien postérieur aux clavecins et orgues pour lesquels ces œuvres ont été écrites.
L’influence de ce disque fut également considérable sur les musiciens. À tel point qu’il en est presque oublié tant les sons des synthétiseurs nous sont aujourd’hui familiers.
Walter – devenue Wendy – poursuivit une carrière plus qu’honorable, notamment dans la musique de film (Orange mécanique, Tron, The Shining…).
Écouter aujourd’hui Switched-On Bach n’a rien d’une démarche archéologique. Les possibilités du Moog apportent un éclairage prononcé sur les différentes voix et l’interprétation ne pâtit pas des contraintes techniques de l’époque. En effet, le synthétiseur de l’époque est un instrument monodique et l’enregistrement en lui même demanda plusieurs mois de travail. En particulier la première plage, Sinfonia To Cantata nᵒ29 et les dernières, le Concerto Brandebourgeois, sont particulièrement réussis. Nous ne nous attarderons pas plus sur l’écoute de ce disque, mais nous nous attarderons sur un paradoxe : alors même que ce disque est le déclencheur d’une révolution musicale, une autre révolution l’a rendu inécoutable. En effet, il est totalement absent des plates-formes de streaming. Comme nous l’annoncions dans le titre, c’est plutôt Switched-Off Bach.
Pour l’écouter, il faut avoir accès à un support physique, que ce soit le vinyle ou une des rééditions en CD.
Conseil de dégustation :
Pour une œuvre aussi novatrice, il nous faut une platine du même calibre. On choisira par exemple une IMF serie 300.
Un des premiers usages du synthétiseur fut celui de la production de la bande-son de films de science-fiction. Cette même science-fiction inspira le design de nombreux tourne-disques, donc beaucoup vont utiliser l’acrylique pour sa modernité et sa transparence. Dans cet esprit on trouvera par exemple l’Audio-Linear TD 4001 ou la Michell Transcriptors Hydraulic Reference. Mais de ces platines, un modèle sort du lot par ses performances et sa rareté : l’IMF serie 300. Comme à son époque Serge Gainsbourg, c’est donc celle que vous choisirez.
Pour poursuivre dans l’histoire des synthétiseurs, on mentionnera une autre œuvre qui popularisera grandement le son Moog : Popcorn de Gershon Kingsley. Fait étrange, ce morceau de 1969 ne fut popularisé que par une reprise en 1972 par le groupe « Hot Buttler » qui nous semble bien inférieure à l’originale. Pour le fun, on pourra aussi regarder la désopilante version Muppets.

La pochette elle aussi raconte une histoire. Suivant les éditions, le personnage (Bach ?) est tantôt assis, tantôt debout mais surtout le crédit est donné d’abord au synhétiseur Moog puis à Walter Carlos et enfin à Wendy Carlos.
(1) Ça, c’est pour les audiophiles un peu anciens, le numérique, CD ou streaming, ayant fait disparaitre cette notion.
2) Que ce soit de la part de la plate-forme ou de la maison de disque, on a effectivement détecté des cas où le fichier haute-résolution n’était que du CD oversamplé. Par ailleurs, si les formats haute définition ont un intérêt pour la production en repoussant les approximations des calculs hors de la zone audible, il n’est pas certain que pour la diffusion ce soit nécessaire.
(3) L’essentiel de ces lignes ont été écrites avant même la polémique sur les playlists de musique d’ambiance générées par IA dans le but de minimiser les droits d’auteur et de maximiser les profits des plates-formes.
(4) Ne nous méprenons pas, la diffusion sur support physique n’a pas toujours non plus été exempte de manipulation de la part des producteurs et éditeurs. On pourra citer par exemple les démêlés de Nirvana/Albini/Litt/Geffen sur In Utero ou un choix de sonates pour une compilation de Scarlatti fait par Erato dans le dos de leur interprète Scott Ross. Mais une fois l’achat effectué, il n’y a plus de surprise.