El grande casete : el gravodor Sony EL-7

Notre ami Tintin ne s’est pas contenté de visiter les plus grands pays, l’URSS, les États-Unis ou l’Écosse, mais s’est aventuré dans des contrées plus exotiques comme le territoire des Arumbaya. Comme lui, l’audiophile ne se contente pas de ne s’intéresser qu’au vinyle, CD et cassette mais doit examiner des territoires moins balisés. C’est dans cette direction que nous allons aujourd’hui.

Une des entreprises qui a le plus contribué aux évolutions du marché de l’audiovisuel est sans aucun doute Sony. On lui doit, seul ou en collaboration, un nombre considérable d’innovations : le Compact Disc, le Walkman, le téléviseur Trinitron, le disque Blu-ray…Mais cette réussite exceptionnelle est accompagnée d’un nombre considérable d’échecs. Et si les Betamax, SACD ou encore MiniDisc n’ont pas rencontré le succès espéré, ce n’est rien comparé à la catastrophe industrielle que fut l’ Elcaset.
Sony, et c’est tout à son honneur, est une entreprise d’ingénieurs. À observer le succès de la cassette compacte de l’autre grand innovateur, Philips, ses ingénieurs ont identifié les avantages de ce support d’enregistrement : il est facile à utiliser et protecteur de la fragile bande magnétique. Mais motivés par la qualité sonore, ils sont frustrés par les performances limitées qu’offre un support aussi petit.

En 1975, Akio Morita est en visite en Allemagne. Ce voyage est d’abord l’occasion de finaliser le rachat de la vénérable firme Wega, alors en grande difficulté. En marge de cette visite, la germano-japonaise Allgemeines eXportunternehmen Elektronisches (1) organise une visite de l’usine Bahlsen. Et c’est là que Morita a l’occasion de croiser le célèbre Monsieur Plus sur la chaine de production des biscuits Cortez.


Cette rencontre lui inspire la recette (c’est le cas de la dire) du succès : plus de largeur, plus de vitesse, plus de bande. En deux mots : une grosse cassette. Pour Akio, il s’agit du dispositif d’enregistrement ultime « LA cassette ». En mémoire des Cortez, il la baptise « El Casete », simplifié en Elcaset (2).

De la cassette compacte, Sony retient la praticité et la sécurité d’un boitier qui protège complétement la bande. On retrouve également les encoches qui permettent d’identifier le type de bande afin de permettre au magnétophone d’adapter automatiquement les réglages de bias et d’accentuation. Sony rajoute même un indicateur de l’utilisation d’un réducteur de bruit. Intelligemment, par contre, la languette de sécurité qui prévient le réenregistrement malencontreux d’une cassette et qui une fois percée a obligé des millions d’utilisateurs à jouer avec du scotch pour la masquer est remplacée par un loquet. Autre amélioration, comme les bic et les crayons sont trop fins pour entrainer les bobines (les utilisateurs de cassette comprendront), les bobines sont freinées quand la cassette n’est pas dans un lecteur (3). Comme sur la cassette de Philips, les deux pistes stéréo sont cote à cote et les machines sont dotées du Dolby B.

Du magnétophone à bande Sony retient la bande 1⁄4 de pouce, deux fois plus large que la cassette, et la vitesse de défilement de 9,5 cm/s, là aussi deux fois celle de la cassette. On utilise donc quatre fois plus de bande que la cassette au bénéfice de la bande passante et du rapport signal sur bruit. Au chargement, la bande est extraite du boitier, ce qui permet au chemin de bande de ne pas dépendre de la qualité de réalisation de ce boitier et de son presseur en feutre, mais aussi d’avoir un bloc de tête fixe, plus stable.

Le format est tourné vers l’avenir. Au centre de la cassette à chaque face stéréo est prévu une troisième piste plus étroite permettant d’enregistrer des signaux de commande, par exemple pour passer d’une plage à l’autre (4).

Avec de telles spécifications, le succès est garanti.

Le système est donc présenté en grande pompe à la 25e audio-fair de Tōkyō en octobre 1976. Sony présente deux lecteurs, les EL-7 et EL-5. Matsushita a une étagère pleine de Technics RS-7500U en démonstration, Teac montre une maquette du AL-700 et Aiwa, partiellement détenu par Sony à l’époque, dévoile un prototype. Les autres fabricants de haute-fidelité comme Akai, Kenwood ou Denon se montrent prudents et attendent de voir si la mayonnaise prend. Le n°1, Pioneer, échaudé par la carrière météoritique de l’Hipac, n’est pas prêt à soutenir d’emblée le format d’un concurrent qui a boudé cet Hipac.

Tous attendront longtemps.

En effet, on a déjà presque fait le tour des magnétophones Elcaset qui seront proposés au public. En plus des deux modèles présentés en 1976, le plus prolifique Sony présentera le modèle EL-4, théoriquement plus économique, et le modèle de reportage EL-D8, tous deux assez rares. Le Technics se vendra un peu et le Teac encore un peu moins. L’Aiwa restera un prototype. Et on cherchera en vain un JVC LD-777 dont on voit surtout les photos de catalogue. Quelques modèles sont en circulation ainsi que des prototypes du Technics RS-7900.

Des 1978, les modèles existants sont bradés et le format est officiellement abandonné en 1980.

Les ingénieurs peuvent bien regarder de haut les gens de marketing, mais ces derniers ne sont pas totalement inutiles, par exemple pour évaluer l’existence d’un marché pour le produit. Et c’est bien là que le bât blesse. .

Si le principal avantage de l’Elcaset est sa taille, c’est aussi son principal défaut. C’est dans la mobilité que la cassette prend tous son sens, que ce soit dans un radiocassette ou dans un autoradio (5). Or, cette grosse cassette fait déjà (presque) la taille d’un autoradio et ne peut pas remplacer la cassette compacte dans une automobile.
Certes, nous dira-t-on, le disque vinyle ne rentre pas non plus dans un autoradio, et pourtant c’est à l’époque le format de musique le plus répandu. Mais justement, faute d’accord avec les éditeurs, il n’y eut jamais d’Elcaset préenregistrée. L’existence d’un catalogue de musique est un facteur majeur de réussite d’un nouveau format (6). Les éditeurs Polygram, Emi et autres n’ont pas montré d’intérêt pour un format dont la qualité aurait pu être supérieure au disque vinyle (furent-ils seulement approchés par Sony ?). Pire, on peut même penser qu’ils étaient un peu réticents à la diffusion d’un support permettant de copier quasiment sans pertes leur vinyle, ce que ne permettait que difficilement la cassette compacte.

Pour les autres, amateurs d’enregistrements sur bande, l’Elcaset leur faisait perdre toutes les possibilités d’édition, de montage et autres bricolages que les appareils à bobines permettent.

Reste donc une frange d’audiophiles attachés avant tout à la qualité sonore. Malheureusement, cette population restreinte va se retrouver encore réduite en raison des avancées technologiques qui vont rendre la cassette acceptable comme support. Avec trois têtes et des réglages de calibration plus ou moins automatiques, des magnétocassettes comme les Nakamichi, par exemple, proposent des performances avec des cassettes au dioxyde de chrome qui ne sont pas très différentes d’une Elcaset. Ces mêmes bandes au chrome qui, bien que prévues, n’existeront jamais vraiment pour les grandes cassettes (7).
Le plus drôle dans cette histoire, c’est que l’Elcaset n’est pas vraiment une innovation en soi. 15 ans plus tôt aux États-Unis, RCA avait lancé la Sound Tape Cartridge quasiment identique à l’Elcaset : bande de 1⁄4 de pouce, vitesse de défilement de 9,5 cm/s et taille proche. Ce fut là aussi un énorme échec, alors même que la concurrence de la cassette de Philips n’existait pas encore (8).

La cassette Philips au premier plan, suivi de l’Elcaset et la Sound Tape Cartridge RCA au fond.

On peut cependant rêver à ce qu’aurait donné la technologie d’un Nakamichi 1000 ZXL appliquée à cette grosse cassette.

Mais toutes ces explications sur ce format oublié ne sont évidemment qu’un prétexte pour sortir de la cave des frères Loiseau un magnifique Sony EL-7.
L’objet est gros. Et lourd. Pourtant, Sony vante l’objet comme n’étant pas plus encombrant que leur haut de gamme en cassette de l’époque, le TC-209SD. Ce qui n’est pas faux, car on l’a vu, certains magnétocassettes de l’époque n’étaient pas non plus des modèles de compacité. Et les concurrents, Technics et Teac sont eux véritablement énormes.

Les commandes sont classiques mais très complètes.

Dans sa documentation, Sony promeut l’Elcaset comme permettant plus facilement de mettre trois têtes que dans l’espace forcément réduit d’une cassette compacte. L’argument est étrange de la part du premier constructeur à avoir introduit un magnétocassette à trois têtes , le TC-177SD (9).  Ce dernier, déjà vieux de quatre ans au lancement de l’Elcaset, est toujours le seul trois têtes de la gamme Sony, tout comme le EL-7 sera lui aussi unique dans la gamme Sony. On reste là dans les errements du marketing de Sony.

Ce qu’on note aussi immédiatement, c’est l’esthétique particulière du clavier des commandes de défilement. Original, plutôt joli, ergonomique et doté de voyant lumineux, ce clavier est une réussite. On retrouve ce clavier sur la télécommande filaire RM-30. Cette télécommande est en elle-même une œuvre d’art. Métallique, lourde et d’une très belle finition, elle dispose d’un filetage pour un pied, ce qui peut être bien pratique pour l’interprète qui s’enregistre lui-même. Ce clavier est repris sur le modèle EL-5 puis en 1977 sur le magnétocassette TC-229SD.

Un lingot de métal qui fait honte au bouts de plastique Revox contemporains.

Le reste le l’ergonomie est également bien pensé, en particulier les réglages d’enregistrement. Classiquement, on peut mixer entrée ligne et micro (avec un réglage séparé des deux canaux). Mais on dispose en plus d’un fader maitre comme sur une console. Et ce dernier réglage dispose d’une butée réglable facilitant les fade-in/fade-out. Comme sur une console, l’entrée micro dispose d’un atténuateur qui propose -15 dB et -30 dB. On est donc sur les standards d’un très bon magnétophone classique.

Pour le reste, on a quand même l’impression que l’engin a été réalisé à la va-vite. Ce qui est spécifique à l’Elcaset est absent. C’est le cas, on l’a vu pour la piste de commande centrale. Mais même si le mode d’emploi de l’appareil vante les possibilités de l’Elcaset pour le réglage du type de bande et du réducteur de bruit, aucune de ces fonctions n’est implémentée.

Les performances quand à elles sont de très bon niveau est justifie pleinement l’augmentation de la surface de bande utilisée.

La courbe à -20db(en rouge) monte largement au delà de 20k. Par rapport à la cassette, les performances dans l’aigu ne s’effondre pas quand on augmente le niveau.

Le dolby (en bleu) mériterait un petit réglage…

L’EL-7 était vendu en 1977 pour la modique somme de 5700 frs. Pour le même montant, l’amateur pouvait s’offrir en cassette un Nakamichi 700 (5750 frs) ou pour les bandes un Revox B77 (5500 frs). Pour les supports, une cassette Sony FeCr C90 valait 29 frs alors que l’elcaset équivalent en valait 80.

(1) Le comité germano-japonais des importateurs et exportateurs d’électronique, plus connue sous son acronyme AXE.

(2) Il existe une autre version de cette histoire, qui ferait passer de Large Cassette à L-Casette puis Elcaset, mais elle me plait moins.

(3) Nous sommes médisants. Sony fournit une sorte de gros crayon pour tourner les bobines et bouger le loquet de sécurité. Tout le monde l’a perdu depuis longtemps, évidemment.

(4 Il était courant sur un magnétophone d’utiliser une piste audio pour enregistrer des signaux de commandes (projecteur de diapositives, automation d’une console), mais compte-tenu de la simplicité du signal, c’est un peu du gâchis.

(5) En 1976, le Walkman n’existe pas encore.

(6) Mais pas suffisant, puisque comme vu plus haut avec le HiPac de Pioneer, qui avait le soutien de quelques maisons de disques.

(7) Pour mettre un peu de confusion, la numérotation I (Fe), II (CrO2), III (FeCr), IV (Metal) n’est pas la même pour les cassettes que pour les Elcaset où les types II et III sont inversés (et le type IV inexistant évidemment puisque apparu dans les années 80).

(8) Pour être complet, il y a deux différences significatives sur la cassette RCA : Il y avait un catalogue d’œuvre enregistrée et les pistes stéréo étaient entrelacées, ce qui permettait de transférer la bande sur une bobine d’un magnétophone stéréo ordinaire. Les supports magnétiques de l’époque plus épais entraine une cassette encore un peu plus grande pour seulement 2×30 mn d’enregistrement.

(9)  Simultanément avec le Nakamichi 1000 tri-tracer. Si la séparation des têtes d’enregistrement et de lecture est nécessaire pour un magnétophone à bobines, on peut se demander si ce n’est pas beaucoup de marketing pour les magnétophones à cassette. Les trois têtes des magnétophones ont deux raisons d’être : permettre la vérification immédiate de l’enregistrement (monitoring) et optimiser la largueur de l’entrefer (large pour l’enregistrement et étroit pour la lecture). Sur ce dernier point, un appareil à cassette est beaucoup plus simple à optimiser, car les conditions (lire la vitesse de défilement essentiellement) sont fixes, contrairement aux appareils à bande qui sont multivitesse. Et on trouve de très honorables lecteurs cassettes à deux têtes, ainsi d’ailleurs que des appareils trois têtes ne permettant pas le monitoring (pour économiser sur les circuits Dolby).

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